novembre 30, 2021

La Légende de Musashi – Le Chef-d’œuvre Masqué par les 7 Samouraïs

Titre Original : Miyamoto Musashi

De : Hiroshi Inagaki

Avec Toshiro Mifune, Rentaro Mikuni, Mariko Okada, Kaoru Yachigusa

Année : 1954

Pays : Japon

Genre : Aventure, Historique

Résumé :

Japon, 1600. Jeune homme fruste rejeté par les siens, Takezo rêve de devenir samouraï pour recueillir gloire et honneurs. Avec son ami Matahachi, il part au combat mais se retrouve rapidement du côté des vaincus. Contraints de fuir, les deux hommes trouvent refuge chez la veuve Oko et sa fille Akemi. Alors que Matahachi décide de rester auprès d’elles, abandonnant par là sa promise Otsu, Takezo retourne seul au village où il sera très mal accueilli…

Avis :

Incontestablement, Miyamoto Musashi est la figure mythique par excellence du samouraï et des valeurs qu’il véhicule. Honneur, engagement, loyauté, traditions… Son histoire a fait l’objet de nombreux récits, inspirée autant d’écrivains que d’artistes à travers les siècles, parfois jusqu’à romancer de manière fantaisiste ses moments de vie les plus marquants. Preuve en est avec Musashi, œuvre-fleuve d’Eiji Yoshikawa, traduite dans nos contrées en deux volets : La Pierre et le sabre et La Parfaite lumière. En l’occurrence, il s’agit de la principale source d’inspiration pour la trilogie Musashi signée Hiroshi Inagaki, l’une des œuvres immanquables, sinon fondatrices, du chanbara.

Le cinéaste s’était déjà attelé à pareil projet au cours des années 1940. En pleine tourmente de la Seconde Guerre mondiale, sa précédente trilogie sur Musashi est considérée comme perdue, à l’exception du premier métrage. En 1954, la sortie de La Légende de Musashi coïncide avec celle des 7 samouraïs, chef-d’œuvre intemporel dont la renommée internationale a quelque peu éclipsé l’œuvre d’Inagaki. Si elles s’inscrivent dans un genre et un style similaires, les deux productions se distinguent néanmoins par une approche sensiblement différente. Là où Kurosawa avance une vision séditieuse du samouraï, Inagaki demeure plus ancré dans une tonalité traditionaliste, non moins intéressante à appréhender.

Par ailleurs, ce premier film délaisse la connotation légendaire de Musashi pour faire écho à son humanisme. Celui-ci réside autant dans ses ambitions, dans son caractère emporté que dans ses tourments et failles psychologiques. L’intrigue renvoie à un apprentissage long et douloureux où les épreuves du quotidien sont davantage une source d’enseignement que l’entraînement lui-même. Ce dernier n’est évoqué qu’à demi-mot dans l’ultime acte. Ce qui forge le personnage ne tient pas en la maîtrise des armes ni même au choix de la voie du sabre. En cela, la narration retranscrit parfaitement le travail sur soi, la remise en question de son protagoniste afin de magnifier une évolution notable dans son comportement farouche vers une forme de sagesse émergente.

En ce sens, le film d’Hiroshi Inagaki fait fi de toute mise en scène ostentatoire. Hormis la bataille de Sekigahara, l’épopée historique ne donne lieu à aucune confrontation âpre ou soutenue. Ce constat se confirme avec des combats au sabre à la chorégraphie aléatoire. En d’autres circonstances, on pourrait les définir comme brouillons. Dans le cas présent, ce sentiment d’improvisation renvoie à la méconnaissance du bushido. De même, l’incertitude des gestes trahit la confusion de l’esprit. Mouvements amples et désordonnés, fuite en avant, inégalité du rapport de force… Autant d’éléments qui indiquent l’impuissance et la colère du protagoniste, voire son manque de discipline et sa naïveté à certains égards.

Les combats sont donc davantage un moyen d’exprimer le caractère de Musashi qu’un prétexte à démontrer son talent. Ce dernier n’est alors qu’embryonnaire. De ces premiers heurts, seul le courage transparaît dans ses initiatives. Courage que l’on retrouve dans la lucidité de sa situation à l’égard de sa famille (rejeté) ou de son rapport aux femmes. Symboles de tentation, celles-ci ne mettent pas à mal la valeur du samouraï, mais expose ses sentiments, sa vulnérabilité face à l’être aimé, du moins celui que l’on juge comme tel. Éconduire la première prétendante succède bien vite à l’obsession de la seconde, dont la relation demeure bien plus sincère.

Au sortir de ces considérations, la description du Japon du XVIIe siècle inaugure l’époque d’Edo avec une grande rigueur. En filigrane de l’intrigue, on distingue alors la mainmise du nouveau pouvoir et l’émergence du shogunat Tokugawa. Pour autant, c’est l’aspect rural, à la lisière d’un archipel nimbé d’espaces naturels vierges, qui prévaut. À ce titre, les séquences nocturnes arborent une aura sibylline, prompte à auréoler de mystères les origines de Musashi. On apprécie la qualité de la photographie et le raffinement de la mise en scène, soutenue par l’intégration de la couleur. Moyen d’expression artistique peu usité et relativement onéreux pour l’époque.

Au final, La Légende de Musashi inaugure la trilogie éponyme d’Inagaki avec brio. Cette plongée aux sources du mythe évoque un parcours beaucoup moins idyllique que d’autres visions ou digressions artistiques. Le portrait humain du samouraï prévaut sur ses talents de bretteur. La voie du sabre n’est alors pas considérée comme une destinée ni même le privilège d’une caste sociale. En cela, le récit retranscrit parfaitement la philosophie de vie étroitement liée au bushido, aux choix qui s’imposent au fil des épreuves.

Une forme de renoncement de soi, sinon de résilience, à l’acceptation de sa condition pour mieux la transcender à travers le devoir et l’engagement. Bien moins connu que Les 7 samouraïs, il n’en demeure pas moins une œuvre incontournable qui délaisse tout idéalisme et connotation héroïque pour une approche solennelle et digne. D’aucuns la jugeront plus sensible et réaliste au détriment de la violence du contexte historique…

Note : 17/20

Par Dante

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