novembre 29, 2021

Greed – Les Rapaces

De : Erich Von Stroheim

Avec Gibson Gowland, Zasu Pitts, Jean Hersholt, Tempe Pigott

Année : 1924

Pays : Etats-Unis

Genre : Drame

Résumé :

Mac Teague, un naïf dentiste, rencontre à San Francisco une jeune fille fiancée à l’un de ses amis…

Avis :

Dès son émergence, le cinéma s’est imposé comme un nouveau média propice aux toutes premières expériences de mise en scène. Très vite, des réalisateurs ambitieux se sont lancés dans des projets à l’envergure démesurée. On songe, entre autres, à L’Enfer de Francesco Bertolini ou Cleopatra de J. Gordon Edwards. Les itérations purement fictionnelles côtoient également des fresques contemporaines particulièrement âpres, comme l’atteste La Foule de King Vidor ou L’Inhumaine de Marcel L’Herbier. C’est dans cette mouvance que s’inscrit Greed, le magnum opus d’Erich Von Stroheim.

La genèse de son œuvre interpelle déjà sur les velléités peu scrupuleuses des grands studios hollywoodiens qui saccagent (sacrifient ?) une production engagée sur l’autel du profit. Le présent métrage a englouti un budget colossal de 470 000 $ et a nécessité 9 mois de tournage au terme desquels l’histoire originale tient sur près de 42 bobines. La version initiale dure plus de 9 heures. À la demande des producteurs, Erich Von Stroheim est contraint d’amputer son projet de moitié, puis de travailler à une version qui excède « à peine » les 120 minutes. Si le résultat paraît tronqué et est renié par son créateur, il n’en subsiste pas moins l’unique moyen d’apprécier son récit.

En de telles circonstances, on pourrait s’attendre à un montage catastrophique qui occulte de nombreux pans narratifs. En un sens, c’est le cas. On ne peut s’empêcher de penser à la complexité des relations sociales et de leur évolution déclinante au gré de leurs mesquineries. De même, certains intermèdes révèlent une connotation onirique, à tout le moins allégorique, sur le pouvoir de l’argent. On songe aux visions fantasmées de Trina qui étreint de ses mains décharnées son précieux butin. Un aspect qui a dû sûrement faire l’objet d’un développement plus conséquent dans la version originale.

Pour autant, l’ensemble demeure intelligible, fluide et minimise l’effet elliptique qui résulte des séquences coupées ou oubliées. Greed n’est autre que l’adaptation du roman McTeague de Frank Norris. Comme son pendant littéraire, il s’inscrit dans une mouvance naturaliste ; à l’image des œuvres de Maupassant ou Zola. Le discours se montre particulièrement sentencieux sur le rapport à l’argent. En l’occurrence, il ne s’agit pas de critiquer le capitalisme ou tout autre système économique, ni même de dénoncer l’argent comme un vice. L’approche se révèle beaucoup plus pragmatique, car elle s’attarde sur la cupidité et l’avarice, rendant le propos misanthrope.

Greed s’avance comme une inéluctable descente aux enfers pour ses protagonistes. Ce n’est pas tant le contexte ou l’environnement de vie qui viennent prétexter la cruauté de leur devenir, mais leur seul comportement. Dès lors, l’évènement déclencheur, aux atours de bonheur biaisé, marque l’émergence de leurs faiblesses respectives. Les qualités initiales qu’ils présentent, comme la compassion ou l’altruisme, s’effacent bien vite au bénéfice de défauts qui régentent leur quotidien. Le caractère économe de Trina dérive vers une pingrerie exacerbée. Pour McTeague, l’amour qu’il lui porte se mue progressivement en une haine dévorante. Quant à Marcus, sa bienveillance devient une convoitise tout hostile à l’égard du couple.

Derrière ses portraits humains, Erich Von Stroheim parvient à décrire la dépendance à une idée conceptuelle. En l’occurrence, l’argent demeure le vecteur de tous les maux, mais il n’est qu’un moyen de démontrer que l’émotionnel prévaut sur le bon sens. Il en découle des conséquences implacables pour chaque protagoniste. Ceux-ci subissent alors le contrecoup de leurs propres agissements. L’argent ne met plus à l’abri du besoin. Il crée le besoin. L’argent ne permet plus d’afficher une autonomie financière. Il devient synonyme d’avilissement et de servitude. Les confrontations sont rudes, abruptes et sans concession.

On notera également un tournage effectué en décors réels, variant ainsi les ambiances au fil des situations. Les rues de San Francisco sont particulièrement propices à évoquer le polar urbain et la noirceur qui en découle. Quant à la vallée de la mort qui s’avance comme un épilogue crépusculaire (au sens symbolique et littéral), le cadre s’arroge des atours de western où la mise en scène magnifie cette désolation naturelle. S’il se montre discret, l’environnement n’en présente pas moins une importance fondamentale dans l’appréciation de l’intrigue. Il ne figure pas en tant que personnage ou témoin à part entière, mais il offre une toile de fond réaliste et sombre.

Au final, Greed constitue une œuvre majeure de la période expressionniste, même si elle a traversé le temps dans une version tronquée. Il en subsiste néanmoins l’essentiel qui retranscrit à merveille le travail de fond mené par Erich Von Stroheim. À l’image de la cérémonie de mariage où un cortège funèbre vient s’inviter en arrière-plan ou la séquence du banquet qui s’ensuit, Greed augure d’un drame humain. Les relations entre les protagonistes sont particulièrement soignées et réalistes, notamment quand il s’agit de dépeindre leur déchéance morale et sociale. Un film au pessimisme de circonstances qui conçoit le potentiel de destruction de l’argent dans la considération qu’on lui porte.

Note : 17/20

Par Dante

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