décembre 4, 2021

Le Murmure de l’Ogre – Valentin Musso

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Résumé :

Nice, 1922. Deux prostituées sont assassinées, le crâne rasé et le corps recouvert d’étranges symboles. Bientôt, ce sont des enfants qui disparaissent et qui sont retrouvés égorgés aux quatre coins de la ville dans une mise en scène macabre. Louis Forestier, un commissaire des brigades mobiles créées par Clemenceau, se lance sur les traces de celui que les journaux ont surnommé « l’Ogre ». Il est épaulé par Frédéric Berthellon, un spécialiste des pathologies mentales de l’hôpital Sainte-Anne venu exprès de Paris, et par Raphaël Mathesson, un richissime érudit, aviateur à ses heures perdues. Très vite, ils découvrent que le tueur observe un rituel inspiré de récits de l’Antiquité sur la descente des mortels dans le monde des Enfers. L’affaire prend une dimension nouvelle quand le fils d’un millionnaire américain est enlevé par le tueur. Le compte à rebours commence: des ruelles miséreuses du vieux Nice aux luxueuses villas des hivernants, chaque indice est interprété pour tenter de saisir les motivations de l’Ogre, et de remonter sa piste.

Avis :

Dans les années 1980, voire 1990, le terrain littéraire permettait de donner naissance à des tueurs en série mémorables. La profusion de romans sur ce thème récurrent du thriller (et de l’horreur) a de quoi décourager les nouveaux auteurs, à moins de posséder une idée absolument géniale ou pas encore exploitée. Hormis les maîtres du suspense qui se sont fait connaître par ce genre (Maxime Chattam et son incontournable trilogie du Mal), il est bien difficile de déceler des histoires qui sortent de l’ordinaire. En général, la surenchère de violence, d’hémoglobine et de tortures innommables comble les carences d’un scénario finalement simpliste, pour ne pas dire posé sur des rails trop rigides (La danse des obèses de Sophie Audouin-Mamikonian).

Pourtant, Valentin Musso (le frère de Guillaume) décide de s’y atteler pour son troisième roman. Après deux polars contemporains, il nous entraîne dans le Nice des années 1920 sur les traces d’un dangereux serial-killer qui s’en prend principalement aux enfants. D’emblée, le cadre temporel est assez rare pour être souligné, mais suscite de nombreuses difficultés pour l’auteur. D’une part, il faut s’immerger dans l’époque via un travail de documentation phénoménal. D’autre part, ce voyage dans le temps nécessite une rigueur narrative et constructive sur la durée qui risque de perdre le lecteur à tout instant. Certes, ce dernier constat prévaut pour tout roman, mais il l’est encore plus pour décrire le passé.

Force est de reconnaître que l’auteur s’en sort très bien. L’ambiance des années 1920 est retranscrite à merveille, tout en n’occultant pas le contexte d’après-guerre, ainsi que les difficultés sociales et économiques qui en découlent. Le contraste entre les classes aisées et modestes est de la partie non seulement pour la forme, mais pour la progression de l’intrigue. Certaines séquences pourraient paraître superflues (le meeting d’aviation, par exemple), mais offrent de nouvelles pistes et épaississent le suspense. Tout a une raison de figurer dans le récit. On saluera également les introspections dans les états d’âme de l’ogre pour mieux saisir sa psyché.

Ce qui nous amène aux investigations. L’implémentation d’un psychiatre au sein de la brigade permet de suivre la trace du tueur en fonction de ses actes. Ainsi, l’on parvient à découvrir sa personnalité, son mode de fonctionnement et, éventuellement, sa prochaine victime. Cela ne vous rappelle rien ? À mi-chemin entre les déductions savoureuses du célèbre Sherlock Holmes et les méthodes de profilage plus modernes, le résultat final forme un amalgame crédible et complexe pour perdre le lecteur dans un esprit torturé. Encore une fois, l’exercice est difficile, mais l’auteur maîtrise l’exercice.

Malgré l’absence de longueurs, il est vrai que l’on remarquera par-ci par-là quelques baisses de rythme, notamment dans la dernière ligne droite (là où l’on apprend l’identité de l’ogre) où l’enquête semble faire du surplace au moment de sa résolution. Toutefois, il n’y a rien de préjudiciable. Le style d’écriture aidant, l’on pardonnera sans mal ses rares errances au profit d’une intrigue maîtrisée et prenante. La variété du cadre (les bas-fonds de Nice, l’aérodrome, les villas luxueuses de la côte…) contribue également à les minimiser.

Étant donné que l’on se situe dans les années 1920, la caractérisation des protagonistes se révèle assez réductionniste en ce qui concerne la place de la femme au sein de la société. Femmes au foyer ou prostituées, on ne fait pas dans la demi-mesure. De fait, l’absence de personnages féminins « importants » (comprenez, qui aide à la résolution de l’enquête) n’est pas évidente. Tout juste, certaines permettent l’avancement des investigations, ni plus ni moins. Pour le reste, les policiers sont assez attachants en dépit d’une psychologie assez formelle sur leur métier et la manière de l’effectuer. On regrettera également la place secondaire de Frédéric, le psychiatre (que l’on aurait cru le personnage central) qui, malgré ses brillantes déductions, semble relégué au second plan.

Au final, Le murmure de l’ogre est un thriller maîtrisé et intrigant. Valentin Musso ne faiblit pas devant l’effort. Les contraintes (le genre, le cadre spatial et temporel, le contexte…) sont nombreuses, mais l’auteur est parvenu à les surmonter. En dépit de menus détails au niveau du rythme, il en découle un récit prenant à mi-chemin entre modernité et hommage aux romans policiers du début du siècle dernier. On ne se trouve pas en présence d’un nouveau Sherlock Holmes (dixit les déductions), mais ceux qui ont parcouru le diptyque du temps de Maxime Chattam sauront apprécier Le murmure de l’ogre. Un livre sombre dans une époque qui l’était tout autant…

Note : 15/20

Par Dante

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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