juin 13, 2021

Wardruna – Runaljod – Ragnarök

Avis :

Entre le premier et l’ultime opus de la trilogie Runaljod, il s’est écoulé sept années de gestation et de travail acharné pour faire revivre des sonorités d’antan. Sept années où Wardruna et son leader, Einar Selvik, se sont évertués à aborder la musique par le biais d’une véritable philosophie de vie. Méthodes d’enregistrement, mythologie des runes, techniques d’instrumentation, chant guttural et connotation mystique… L’atmosphère insufflée par chaque morceau, chaque sonorité, confère à un voyage dans le temps, où l’évasion musicale est également synonyme d’une introspection toute personnelle pour l’auditeur.

Avec Yggdrasil, le précédent opus, Wardruna explorait le mythe de l’Arbre Monde tout en poursuivant son cheminement dans l’alphabet runique du vieux futhark. Comme son titre le suggère, Ragnarök s’attelle désormais à la « fin du monde » vue par la culture scandinave. Au même titre que son pendant judéo-chrétien, l’amalgame de l’Apocalypse ne tient pas à la fin de toute chose, mais au terme d’une époque pour s’ouvrir vers une nouvelle ère. Et la composition du présent album assimile parfaitement cette subtilité bien souvent détournée dans l’imaginaire collectif. Une manière d’interpeller sur les erreurs et l’héritage du passé tout en se tournant vers l’avenir.

Mais avant d’opérer cette transition, l’ouverture se fait sur fond d’une atmosphère ténébreuse. De précédentes compositions laissaient augurer une bataille ou un évènement majeur. Ragnarök semble en être la consécration avec une première incursion qui fait directement référence à Týr, dieu de la guerre juste, du moins est-ce là sa principale attribution. Les tambours et la rythmique implacable œuvrent également dans les morceaux suivants, comme pour mieux souligner l’inéluctabilité du Ragnarök. Percussions, lurs, chœurs masculins et féminins… Tout se conjugue dans une sonorité syncrétique, comme si l’ensemble des thèmes et des influences évoquées avaient une origine commune.

Et c’est sans doute cet aspect primaire qui touche chaque auditeur d’une manière différente et non moins percutante. Il en émane une forme de pureté élémentaire comme l’atteste Īsaz et l’interprétation de la rune qui fait écho à la glace. Le titre est également parfaitement représentatif de l’alchimie entre une instrumentation oubliée et les chants, en particulier la collaboration entre Einar Selvik et Lindy Fay Hella. On avait déjà pu apprécier l’aspect mystique des anciennes croyances scandinaves et un rapport à la nature différent. Ici, la transition entre chaque piste est plus marquée. Là encore, pour instaurer une sorte de compte à rebours vers un point de non-retour.

Comme pour Gap Var Ginnunga et le diptyque Algir, Ragnarök use du même procédé avec Mannar et ses deux titres distincts. Ces derniers peuvent renvoyer à l’homme, voire même à l’espoir que l’on porte en l’humanité ou en l’individu, notamment en sa capacité de résilience. Les compositions sont à la fois tempétueuses et empreintes de douceur. Elles soulignent le comportement paradoxal de chaque être et les conflits qui l’habitent. Si cette considération semble manichéenne, elle est beaucoup plus nuancée qu’elle ne le laisse paraître. En cela, les tourments de notre condition et de notre nature à réaliser le bien ou le mal sont parfaitement retranscrits.

Si l’on évoquait précédemment, la renaissance dans le mythe du Ragnarök, elle prend toute sa signification dans la dernière partie de l’album. Après les affrontements et les tiraillements que suggèrent les premières pistes, on entrevoit une harmonie accompagnée par les chœurs d’enfants. La voix d’Einar Selvik confère une mélancolie de circonstances dont la teneur rappelle, elle aussi, la fin d’une époque, un passé révolu. Odal et Wunjo (littéralement la famille et la joie) sont soutenues par cette dynamique, porteuse d’un renouveau. Quant à Runaljod, elle marque le point d’orgue de la trilogie qui compile tout ce qu’a pu faire le groupe jusque-là. Une prestation à la fois impressionnante et inoubliable.

Au final, Ragnarök conclut de fort belle manière la trilogie Runaljod. Bien plus qu’une simple retranscription de la symbolique runique du vieux futhark, ce projet à l’ambition démesurée nous propose différentes expériences d’écoute. À travers des sons et des compositions dignes des plus grandes sagas, Wardruna fait revivre la culture scandinave dans ce qu’elle a de plus fascinant, de plus intrigant.

Mais l’évocation des chansons va bien au-delà d’un mode de vie ou d’une culture. Ces albums touchent à des notions primaires, presque indéfinissables, elles-mêmes traduites par des compositions communes à différents peuples. Et c’est peut-être cela qu’il faut retenir à travers le mysticisme, la connotation guerrière, le rapport à la nature ou même à la destruction auquel renvoient les morceaux du groupe norvégien. La cohésion qui unit et réunit grâce à l’universalité de la musique. Un tour de force remarquable.

  • Tyr
  • UruR
  • Isa
  • MannaR : Drivande
  • MannaR : Liv
  • Raido
  • Pertho
  • Odal
  • Wunjo
  • Runaljod

Note : 19,5/20

Par Dante

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

Voir tous les articles de AqME →

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.