décembre 8, 2022

The Beast – Flamands rouges

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Titre Original : De Behandeling

De : Hans Herbots

Avec : Geert Van Rampelberg, Ina Geerts, Johan van Assche, Laura Verlinden, Dominique Van Malder

Année: 2015

Pays: Belgique

Genre: Policier, Thriller

Résumé:

Flic brillant, Nick Cafmeyer est hanté par un lourd secret : la disparition jamais élucidée de son jeune frère. Un jour sa supérieure décide de lui confier une affaire similaire. Nick se plonge alors corps et âme dans l’enquête. S’ensuit une véritable chasse à l’homme. Pour que justice soit faite, Nick est prêt à tout…

Avis:

Une question s’impose avec ce film (question qui a failli me faire sortir de la salle en pensant m’être trompé) : pourquoi ce titre français ? (oui, français, c’est un titre anglais mais c’est le titre choisi par le distributeur français, ne cherchez pas à comprendre).

C’est qu’elle en a connu, des titres, cette histoire, avant d’atterrir sur les écrans de l’Hexagone.

Adapté du roman The Treatment de Mo Hayder, sorti en France sous le titre l’Homme du soir, le film est une production belge réalisée par Hans Herbots qui transpose l’intrigue de Londres à Anvers et prend le titre de De Behandeling, traduit par Le Traitement dans les sous-titres, mais intitulé The Beast sur l’affiche. De quoi se perdre.

Bref, on savait le cinéma policier européen vigoureux (en témoigne les sélections du festival de Beaune, dont le film a fait partie en 2015), et il s’avère que plus on va vers le nord, plus la situation se confirme. Certes on est également régulièrement esbaudi par la qualité des thrillers espagnols ou italiens (Suburra ou La Isla Minima en sont la preuve), mais il faut avouer que la vitalité des cinémas scandinaves, anglais, irlandais, néerlandais, et donc belges fait forte impression ces dernières années.

Alleluia, Bullhead, Waste Land, Loft, les exemples sont légion, et The Beast vient ajouter sa pierre poisseuse à un fort bel édifice. Poisseuse car en s’installant dans le fond de son fauteuil pour découvrir le film, on plonge dans un univers d’une noirceur implacable, glauque, désespéré, où la misère humaine quotidienne côtoie les actes les plus effroyables. En délocalisant le récit des bas-fonds de Londres aux banlieues impersonnelles d’Anvers, Herbots lui donne un poids supplémentaire, l’histoire récente du pays étant, de son propre aveu, plus propice à l’atmosphère générale du scénario.

Car dans The Beast, il est question d’une affaire sordide qui fait douloureusement écho aux cas de pédophilie qui ont troublé la Belgique dans les années 90, avec le tristement célèbre Marc Dutroux et ses comparses.

Si tout commence par la « simple » séquestration d’une famille et l’enlèvement d’un jeune garçon, l’affaire va rapidement s’élargir, se complexifier, et faire écho à la propre expérience de l’enquêteur. Nick Cafmeyer a vu son frère disparaître sans laisser de trace un jour de jeu en extérieur, et si tout accusait Ivan Plettinckx, pédophile notoire vivant de l’autre côté de l’allée, il fut bien vite relâché et n’a pas cessé de narguer Nick depuis. Pas étonnant dès lors que cette nouvelle enquête touche particulièrement l’inspecteur, qui va se lancer corps et âme à la poursuite du ou des ravisseurs, et s’enfoncer dans un univers opaque où le désespoir côtoie le sordide, et où tout semble lié. Car il se pourrait bien qu’en poursuivant ce qui ressemble de plus en plus à un réseau pédophile, Nick puisse découvrir la vérité sur son frère.

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Ce qui frappe en premier dans The Beast, c’est la violence du propos. Si le film use de la stricte violence visuelle avec parcimonie, ne disséminant que quelques éléments au long du film, les thèmes abordés et la violence psychologique dégagée sont eux particulièrement déstabilisant. Avec l’essor du thriller européen très sombre ces dernières années, les réalisateurs se permettent de plus en plus de toucher à des sujets chocs, voire tabous, d’étudier la pauvreté inhérente à la vieille Europe, d’opposer la ruralité crasse à l’urbanisme sans âme, bref de creuser la psychologie de leurs personnages et sujets sans prendre de pincettes. En résulte un univers qui laisse rarement place à l’optimisme, et accumule les détails dérangeants, rempli de vies brisées, de laissés pour compte crasseux, d’âmes fatiguées et de découvertes macabres. Les lueurs d’espoir qui pourraient émailler le récit sont toujours rattrapées par une réalité glauque, jusque dans les dernières secondes du film.

Plus l’enquête avance dans son exploration d’une toile tissée vers des recoins abjects, plus les éléments donnés par le film nous font douter ou poser des questions, et plus on a peur pour les personnages. Les informations affluent et l’on sent bien que les protagonistes croisés dès le début de l’enquête vont finir par rejoindre la trame principale, et ce qui semblait être une partie de l’intrigue moins intéressante s’avère in fine prendre tout son sens.

C’est la grande force de The Beast (et par extension du roman original The Treatment) que de se construire en livrant les éléments au spectateur AVANT d’en montrer la portée, comme si tout était là dès le début mais qu’il fallait attendre que le puzzle se mette en place. Chaque scène apporte son lot d’indices et de révélations qui, non content de permettre au récit de ne jamais s’essouffler, lui donne une profondeur, une complexité qui en font un véritable sac de nœuds.

Car le film, sans cela, et son atmosphère particulière, aurait très bien pu être comparé, dans ses thèmes et sa manière de naviguer entre faits passées et présents, aux autres grandes enquêtes en milieu opaque que sont les Millenium de Stieg Larson, la première saison de True Detective, ou encore les Racines du Mal de Maurice Dantec dont il récupère quelques éléments. On y retrouve ces enquêteurs usés, ces révélations du passé qui font échos au présent, ces découvertes éprouvantes, jusqu’à un final qui fait froid dans le dos. Le tout dans une ambiance glaciale, urbaine, autant que rurale et glauque, qui rappelle par certains aspects cet autre grand film belge qu’est Bullhead.

À mesure que Nick dévoile de nouveaux éléments de l’affaire, il la découvre de plus en plus liée, d’une manière ou d’une autre, à la disparition (et probablement la mort) de son frère, et va foncer tête baissée pour découvrir la vérité, ou au moins dénouer les fils du mystère présent. L’enquête qui le lance à la poursuite du « Troll », cette bête, ce croquemitaine que les enfants décrivent comme une créature les épiant par la fenêtre, et qui pourrait être bien réel, cette enquête devient un exutoire pour enfin se pardonner la perte de son frère. En sauvant des enfants futures victimes du monstre, il pourra, en quelque sorte, sauver la mémoire de son frère, encore salie par un Ivan Plettinckx toujours en liberté.

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Cette profondeur psychologique, en même temps que les différentes strates d’une investigation complexe, fait de The Beast une grande réussite sur le fond, triste, désespérée, traumatique et sordide, mais aussi furieuse, violente et énergique.

Réussite formelle également, puisque Herbots a la bonne idée de donner à son film des allures un peu documentaires par sa réalisation simple et sèche, sa peinture sans concession d’un quotidien terne, tout en appliquant à l’image une photographie très étudiée, toujours à mi chemin entre ombre et lumière, dans des tons grisâtres, feutrés et sales. Le réalisateur dit lui-même que s’il s’est inspiré de l’esthétique documentaire, il ne voulait pas laisser de côté le travail sur l’image qui donne ce vrai côté cinéma, quand la lumière et la photo contribuent à raconter l’histoire et à donner une ambiance particulière, et a donc essayé de lier les deux.

Ainsi le récit semble toujours se dérouler à ces heures dites « entre chien et loup », juste avant la tombée de la nuit, quand la lumière commence à disparaître et les couleurs à s’atténuer, ou à la lisière du jour, à cet instant ou ni la nuit ni l’aube n’ont encore pris le pas l’une sur l’autre. Une atmosphère crépusculaire étouffante qui colle complètement au sujet du film, et se retrouve renforcée par le choix des décors et des costumes, jamais très colorés ou lumineux, toujours dans des teintes de marron ou de bleu sombre.

Essai transformé pour The Beast, qui a réussi à transposer un univers anglo-saxon sur le plat pays, et plus encore lui a donné une nouvelle saveur en le diluant dans sa propre histoire passée et actuelle, la société belge à deux visages (flamands et wallons, urbaine et rurale, aisée et miséreuse) s’adaptant parfaitement à une telle intrigue. Nick Cafmeyer étant le héros de plusieurs autres romans de Mo Hayder, on espère fortement le revoir un jour sur les écrans, si possible sous la houlette de la même équipe.

Note : 18/20

https://www.youtube.com/watch?v=QLJfmu9_rw8

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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