Interview – Jan Krüger

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« Frère et sœur » de Jan Krüger est le sixième film projeté en compétition officielle pour le prix du public au festival du film allemand qui se déroule au cinéma l’Arlequin à Paris. Pour l’occasion, le réalisateur à fait le déplacement depuis Berlin pour venir présenter deux fois son nouveau film devant un public des plus critiques.

Grand, décontracté, accueillant, sourire en coin et regard assuré, c’est à l’occasion de la deuxième projection de « Frère et sœur« , que l’on rencontre Jan Krüger afin d’évoquer ce nouveau film.

Entre cinéma français, migrants, homosexualité, « production ratée » et petit conseil, retour sur cet entretien avec un réalisateur intéressant, qui sait ce qu’il veut et où il va.

 

Lavisqteam.fr : « Frère et sœur » est sélectionné dans ce festival. Quel effet cela fait-il de venir présenter l’un de ses films à Paris, et plus particulièrement devant un public amoureux du cinéma Allemand ?

Jan Krüger : – C’est très très excitant. Pour moi, le cinéma français est très important. J’adore le cinéma français que je connais. J’ai des modèles de cinéma français. Je suis très curieux s’il y a un regard français sur mon film et sur le cinéma allemand plus généralement. Surtout ici dans ce festival.

 

L : L’Allemagne et la France ont un lien assez fort du point de vue cinématographique. Bien souvent des acteurs allemands viennent tourner en France et inversement. Vous-même êtes venu tourner en France. Quel lien entretenez-vous avec le cinéma français et la France ?

 

J : – Pour moi, quand je vois le cinéma français, j’ai une grande confiance et un grand respect par rapport au film et au travail qui est fait chez vous. Il y a de bons réalisateurs, de bons acteurs et bons comédiens. Le film que j’ai tourné en France, « Looking for Simon« , est une histoire dont l’arceau, le point de départ, était vraiment en France, à Marseille, chose que je voulais, et là-bas j’ai travaillé avec des acteurs français formidables, Mireille Perrier, Valérie Leroy, Mehdi Dehbi. Mais la langue n’est pas facile et je ne parle pas vraiment bien le français et pour travailler ensemble et faire un film, c’est parfois très difficile.

 

L : Toujours sur la France, y-a-t-il des réalisateurs ou des comédiens français dont vous suivez le travail ? Et que vous aimeriez faire tourner ?

 

J : – Pour ce film-là, une de mes inspirations était un des derniers films de Patrice Chéreau, « Persécution » avec Romain Duris et Charlotte Gainsbourg. Dernièrement, en Allemagne, j’ai vu le film « Elle » avec Isabelle Huppert. Vous avez des comédiens formidables et des jeunes acteurs qui sont formidables aussi. Mais c’est vraiment un défi de trouver un langage commun pour un film.

 

L : Votre nouveau film aborde le sujet des sans-papiers. Comment et pourquoi avez-vous décidé de parler de ce sujet-là ? Et avez-vous rencontré des difficultés pour monter votre projet ?

 

J : – Je ne le dirais pas, c’est plutôt le contraire. Il y a deux idées. La première est une idée générale, intemporelle, un triangle étrange, un frère et une sœur et un troisième, qui est comme un défi pour cette relation.

L’autre idée était d’évoquer les sans-papiers et la difficile recherche d’un appartement. Je crois que le sujet des migrants et cette actualité de recherche d’appartement à Berlin, comme en Allemagne, a peut-être favorisé le projet et a suscité de l’intérêt auprès des télévisions. Mais bien sûr, encore une fois, le projet n’était pas facile à monter, ça dure longtemps. Il faut s’armer de patience.

 

L : « Freunde« , « Unterwegs« , « Pente douce » ou encore « Looking for Simon » ont tous abordé la question de l’homosexualité. Pourquoi aborder de nouveau le juger ? Qu’est-ce que ce film apporte en plus ?

 

J : – L’homosexualité dans l’histoire vient tout naturellement de moi. Je vis très bien mon homosexualité, mes désirs sont dirigés vers les hommes. J’essaie de montrer ce regard, ce désir d’une façon qui ne problématise pas l’homosexualité où il n’y a pas de message pédagogique. C’est quelque chose de normal, qui va de soi, comme vous le voyez dans le film. Il y a des films sur l’homosexualité qui racontent pour la centième fois un Coming Out et je pense que dans le reste du monde, on a déjà avancé de vingt ou trente ans, alors il faut chercher d’autres histoires, d’autres constellations à raconter.

 

L : Vos personnages sont fascinants. Les relations qu’ils ont entre eux sont assez complexes, vous parliez d’idées d’échanges, mais plus que l’échange, est-ce qu’il n’y aurait pas une part de manipulation en ces personnages ? Car chacun, finalement, a une emprise sur l’autre, du moins chez Thies et Bruno.

 

J : – C’est un jeu. Il y a un jeu de puissance, comme toute intimité et toute relation sexuelle. Il y a une scène dans une boîte de nuit, où le flou est semé. J’essaie tout le temps de renverser les rapports. D’un côté Bruno dit « – paye pour moi, maintenant ». C’est une humiliation et au même moment, c’est une déclaration d’amour. « – Est-ce que ça ne vaut pas la peine toute une nuit entière avec moi ? » Ça pose la question de qui dans un rapport amoureux dirige l’autre et tout le monde est dépendant et c’est ça le jeu dans ce film.

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L : Comment s’est passé le travail avec vos acteurs, notamment durant les scènes plus intimes. Comment avez-vous rassuré et dirigé vos acteurs pour que ces moments, comme beaucoup de votre film, dégagent quelque chose de très simple ?

 

J : – Premièrement à l’écriture, ce ne sont pas des scènes très compliquées. Il n’y a pas d’action compliquée. C’est réduit à la relation et les acteurs, et c’est peut-être pourquoi il naît ce sentiment de simplicité. Pendant deux semaines avant le tournage, j’ai travaillé avec mes acteurs. On a beaucoup parlé. Je leur ai clairement parlé de ma fascination pour cette histoire et que pour moi, c’était important qu’il ne s’agisse pas de honte et que ce qu’ils font doit être véridique à l’image.

On les voit nus, mais on ne voit pas de sexe. C’est une limite, je voulais respecter leur intimité. Cela reste un film, c’est fabriqué, pas seulement par moi. Mes acteurs ont aussi été très libres sur le plateau.

 

L : Le travail que vous avez effectué sur la bande-son du film est très prenant. Plusieurs scènes ont de réelles envolées oniriques. Il y a quelque chose de très libre qui se dégage de votre film. Comment avez-vous travaillé pour donner cette dimension avec votre compositeur.

 

J : – J’aime bien quand il y a une dimension poétique dans les films, mais ce n’est pas si facile à créer dans une narration. Dans « Pente douce« , il y a une ouverture, c’est comme un grand conte, mais ici, il y a une histoire bien définie et ce n’est pas si facile dans une telle histoire de créer des moments de liberté. L’image des personnages qui courent dans la rue était une idée de la chef op et la musique est arrivée après, grâce au travail de création du compositeur. La musique envahit et d’un coup il n’y a plus de bruit et c’est ainsi que naît cette atmosphère onirique.

 

L : J’ai vu que vous étiez producteur aussi, dont le film « La face cachée de la Lune » de Stephan Rick, présenté ici au festival du film allemand, comment choisissez-vous les projets que vous produisez qui s’avèrent bien différents des choix de cinéma en tant que réalisateur ?

 

J : – Alors là, c’est une erreur, il y a un deuxième personnage qui s’appelle Jan Krüger et il est producteur. Mais vous n’êtes pas le seul à vous êtes trompés. (rire)

 

L : Des envies d’explorer d’autres industries cinématographiques ? Des envies d’Amérique comme ont pu le faire des réalisateurs comme Wolfgang Petersen, Roland Emmerich ou plus récemment Dennis Gansel et prochainement Stephan Rick?

 

J : – Faire des films est une recherche tout à fait personnelle et je crois que je ne suis pas fait pour ce système qui essaie de produire des films à l’émotion maximale et du divertissement à tout prix. Il y a des réalisateurs comme Gus Van Sant qui ont réussi à travailler sur les deux plans. Pour Hollywood, mais aussi pour lui-même. Il a fait des films très personnels et particuliers. Je ne suis pas sûr de pouvoir le faire et je suis plus à l’aise avec des films qui se confrontent à la vie et qui ne sont pas forcément des produits de consommation.

 

L : Et enfin pour finir, une question en forme de conseil. Si vous avez un film à conseiller, qu’il soit vieux ou récent, lequel serait-il ?

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J : – Un de mes films préférés est « Happy Together » de Wong Kar-Wai.

La naissance de ce film est une histoire un peu folle. Wong Kar-Wai est parti en Amérique du Sud, à Buenos Aires, avec ses acteurs. Il est parti alors que la moitié du scénario était écrit. Ils sont restés là-bas pendant des mois sans trop savoir quoi faire. Il y avait beaucoup de frustration. Et l’histoire elle-même, cette histoire d’amour entre deux hommes, reflète bien cette époque, cette recherche et surtout cette frustration d’une façon magnifique avec des images somptueuses faites par le chef opérateur de Wong Kar-Wai, Christopher Doyle. Un homme qui a travaillé sur presque tous les films de Wong Kar-Wai… « Happy Together » est l’un des plus beaux films, que ce soit du point de vue de l’histoire, des personnages, des couleurs et des images, que je connaisse.

Propos Recueillies par Cinéted

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