janvier 21, 2022

Nightmare Alley – William Lindsay Gresham

Auteur : William Lindsay Gresham

Editeur : Gallimard

Genre : Polar

Résumé :

Stan Carlisle, employé dans une tournée foraine, médite en assistant au numéro d’un geek, affreux poivrot qui décapite les poulets d’un coup de dents. Jamais il ne descendra aussi bas, jamais ! Jeune et séduisant, Stan nourrit de grandes ambitions et n’a aucun scrupule. Sa rencontre avec Lilith, psy blonde, implacable et glaciale, marque le tournant de sa carrière. L’heure est venue de berner les riches en convoquant leurs chers disparus dans des demeures cossues. Mais le Dr Lilith a percé à jour les nombreuses failles de Stan le Magnifique…

Avis :

William Lindsay Gresham est un auteur qui est mort dans l’indifférence générale et dans une misère totale. Né en 1909 à Baltimore, ses parents vont déménager à New York où il sera fasciné par les foires et les bonimenteurs. Alors qu’il s’engage dans l’armée dans les années 30, il va faire la connaissance d’un ancien artiste de foire qui va lui partager ses anecdotes. A la fin des années 30, il rentre au pays et doit se faire soigner d’une tuberculose. Il tente aussi de se suicider. Durant les années 40, il se marie, puis se met à l’écriture, dont découlera Nightmare Alley, son premier roman. Salué par la critique, l’auteur va pourtant avoir une vie complexe, gangrénée par l’alcool, ce qui le rend violent et amènera à un divorce prématuré. Son second roman sera un échec, malade et dépressif, l’auteur mettra fin à ses jours en 1962.

Freaks, la grande parade

Pour en revenir à son premier roman (et le seul traduit en France), Nightmare Alley va suivre Stanton Carlisle, un jeune homme ambitieux qui vivote dans un dix-en-un, sorte de chapiteau où homme fort, femme à barbe et autre chiromancienne arnaque à tours de bras des pécores en tout genre. Stanton ne se voit pas vivre éternellement dans ce cirque, et il veut apprendre des tours grandiloquents pour mener la belle vie. Alors qu’il arrive à devenir pasteur et spiritiste, arnaquant la bourgeoise, il fait la connaissance de Lilith Rither, une psychanalyste qui va le brancher sur un gros coup, arnaquer Ezra Grindle, un grand ponte de l’industrie. Mais les choses ne vont pas se passer comme prévu. A partir de ce scénario, et surtout de cet homme à l’ambition dévorante, l’auteur va peindre un portrait peu amène d’une Amérique profonde et méprisante.

Dès le départ, Stanton est un personnage détestable, opportuniste, et qui couche avec des femmes par intérêt. Ainsi, il drague Zeena, une diseuse de bonne aventure, pour qu’elle lui file quelques clés de son spectacle. Il va aussi tuer, sans le vouloir, le mari de Zeena, prenant alors sa place pendant un temps, avant de se faire la belle avec Molly, une sublime jeune femme un peu naïve, avec qui il va monter son spectacle de spiritisme. On va vite se rendre compte du caractère changeant du personnage principal. Colérique, manipulateur, instable, il va faire vivre un enfer à la pauvre Molly, qui se prend dans les filets de cet homme charismatique et puissant. Une puissance qui provient de sa haine farouche du monde des riches, qu’il veut à tout prix arnaquer pour assouvir un besoin incommensurable.

Stanton le pas si magnifique

Ce vice, il va le transporter durant tout le roman, l’amenant au succès, mais aussi à une descente aux enfers inévitable. Et dès le départ, on sent que Stanton n’est pas un homme fiable et qu’il va être très difficile pour lui d’atteindre ses objectifs. Surtout qu’il utilise les gens et ne se fie à personne. Surnommé Stanton le magnifique, on va voir qu’il pourrit tout ce qu’il touche, notamment à cause de son caractère emporté et complexe. On pourrait presque y voir un récit autobiographique de la part de l’auteur, lui-aussi ravagé par l’alcool et la colère. Pour autant, si Stanton perd pied à force de trop en faire pour arnaquer les vieilles bourgeoises, il va surtout sombrer à cause d’une femme fatale. En avance sur son temps, William Lindsay Gresham met en avant la docteur Lilith Rither, dont le prénom fait écho à la reine des succubes.

De façon insidieuse et langoureuse, elle va charmer Stanton pour qu’il monte une arnaque gigantesque, visant à piéger un magnat de l’industrie. De façon tout aussi insidieuse, le texte de Gresham devient plus charmeur, tel un serpent qui s’accroche autour de notre cou, et on va voir le roman dériver vers une manipulation inextricable. La méchanceté change de camp et on va presque prendre en pitié ce pauvre Stanton qui se fait avoir comme un bleu. Et non seulement il se fait avoir, mais il va tout perdre, de sa petite amie Molly, à tout son argent, son honneur, et même sa santé mentale. Il va alors errer et revenir à ses origines, sombrant dans l’alcool et la violence, vivotant à droite et à gauche et perdant sa santé mentale à petit feu, jusqu’à tuer un sans-abri par simple folie douce.

Une Amérique des laissés-pour-compte

Avec ce roman, dans son fond, William Lindsay Gresham dresse déjà un portrait moribond d’une Amérique à deux vitesses. Les freaks l’ont bien compris, s’ils veulent vivre de leur talent, il va falloir arnaquer les gens. Et on va valdinguer dans des états profonds, où le peuple est très crédule, croyant tout ce qu’il veut entendre. Dans son voyage chez les bourgeois, Stanton va alors être jugé, avant d’être adulé et de jubiler de sa malice. Malheureusement pour lui, il va tomber sur plus malin et plus méfiant, et surtout plus puissant. Sa paranoïa le pousse à fuir alors dans des endroits glauques à souhait, devenant alors un bouffon alcoolique sans avenir, qui va terminer sa vie dans le rôle qu’il ne voulait pas au début. L’auteur explore les tréfonds d’une âme en peine, impossible à rassasier. Mais aussi une Amérique méprisante où les forts seront toujours les plus forts.

Au final, Nightmare Alley est un roman noir qui parle surtout d’un homme à la santé mentale fébrile qui va tout faire pour monter les échelons, et qui va finir par tomber de très haut. William Lindsay Gresham signe une histoire sans concession, qui fait froid dans le dos, et qui est parfois parcourue par de longs paragraphes où la folie baigne chaque mot. Portrait acerbe d’une Amérique qui se fiche des freaks, manipulation insidieuse d’une femme fatale et corrélation avec les cartes du tarot, ce roman était très en avance sur son époque, et aujourd’hui, il fonctionne encore grâce à un visage universel, celui de la réussite à tout prix, quitte à écraser n’importe qui. Un visage terrifiant et méphitique.

Note : 15/20

Par AqME

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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