janvier 31, 2023

Club Dorothée – 30 Ans de Polémique

Pour les plus attentifs ou nostalgiques d’entre vous, 2017 aura marqué les 30 ans du Club Dorothée. Cela ne dira rien aux plus jeunes d’entre nous, mais les gens de ma génération (années 80/90) savent déjà qu’il s’agit bien plus qu’une simple émission TV, Dorothée ayant été pour beaucoup presque une deuxième mère (on se souvient des larmes de Faustine Bollaert quand elle l’a interviewée sur le canapé de Vivement Dimanche). Et puis qui n’a jamais voulu voir son nom apparaître dans le tableau d’anniversaire de fin d’émission ?

Si vous avez raté cette célébration, vous avez par exemple eu droit cette année sur YouTube à une série de vidéos commémorant l’évènement. Elles étaient introduites par le Joueur du Grenier (célèbre YouTubeur spécialisé dans le jeu vidéo), ce qui n’était pas un hasard car ces dernières années, beaucoup de ses vidéos hors-série jouaient avec notre nostalgie en revenant sur les meilleurs dessins animés de notre enfance.

Si vous vous intéressez à la genèse de l’émission et au déroulé de cette aventure qui s’est déroulée de 1987 à 1997, on vous renvoie à ces vidéos. Ce qui va nous intéresser ici va être de revenir sur les polémiques qui ont la vie dure puisqu’on en parle encore 30 ans après !

De quoi s’agit-il ? Il s’agit bien évidemment de la manière dont AB Prod (qui produisait le Club Dorothée et toutes ses émissions annexes) a importé les mangas que nous connaissons pour les diffuser sur TF1, et ce pas toujours de façon très correcte. Bien sûr, l’enfant que nous étions hier était heureux de découvrir Dragon Ball Z, Les Chevaliers du Zodiaque et autre Nicky Larson… mais l’adulte que nous sommes devenus aujourd’hui est en droit de porter un œil plus critique sur leur diffusion.

Un duel avec le CSA

On entend beaucoup de ces histoires aujourd’hui, et un nom y est associé négativement : celui de Ségolène Royal. La candidate aux élections présidentielles de 2012 est en effet accusée de tous les maux et même d’être la responsable de la fin de l’émission. A travers son livre  « Le ras-le-bol des bébés zappeurs », sorti en 1989 chez Robert Laffont elle s’est lancée dans une croisade contre la télévision française, qu’elle accusait d’être trop violente. Elle s’est attaquée spécialement à l’ensemble des séries japonaises, qu’elle qualifiait de « nulles », « médiocres » et « laides ».

Chacun appréciera à la lecture de son livre si elle est dans le vrai ou pas, mais il n’empêche que le Club Dorothée a eu très vite de gros soucis avec le CSA.

La série « Ken le Survivant » a été la première série japonaise à susciter la polémique en 1989 avec ses scènes sanglantes s’adressant à un public averti ou adulte, provoquant l’ire des associations familiales. Comment en effet ne pas s’offusquer devant la diffusion dans une émission de jeunesse un manga mettant en scène un maître du kung-fu faisant éclater des têtes dans un monde post-apocalyptique traumatisant ?

En 1990, le CSA intervient auprès de TF1 au sujet de la série japonaise « Muscleman » car elle présentait un personnage affublé d’un symbole jugé nazi. La chaine supprime donc la série. Le mot « japoniaiserie » nait de ces deux polémiques, et ce terme fut relayé par Télérama ou Libération qui jugent ces séries « niaises » ou « trop violentes ».

Le CSA a également sanctionné la chaîne pour avoir diffusé des scènes « de sadisme et de violence » dans deux épisodes de Dragon Ball diffusés en 1988 et 1994. Une des hypothèses de l’arrêt de la série le 23 novembre 1996 est liée au lancement des signalétiques jeunesse du CSA, provoquant de fait l’arrêt de Dragon Ball Z car inadapté à un jeune public.

En avril 1993 enfin, la série animée japonaise « Très cher frère… » suscite une large polémique par son contenu sombre. Cette série aborde des thèmes comme le suicide ou l’ambiguïté sexuelle, si bien qu’elle est diffusée en crypté au Japon. La série sera jugée inadaptée à un jeune public et elle est arrêtée au bout de 7 épisodes. Le CSA se saisit du dossier et Dorothée, elle-même, est sommée de s’excuser au journal de 20 heures de Patrick Poivre d’Arvor !

Une adaptation maladroite

Afin de répondre à ces sollicitations récurrentes du CSA les producteurs ont dû revoir leur adaptation. Un groupe de psychologues a ainsi été embauché par AB Productions pour adapter la série à un jeune public en y introduisant des « coupes psy » et des adaptations bon enfant.

Au-delà des critiques faites aux séries japonaises, le sort de ces dessins animés est alors également dénoncé. On évoque les censures quasi systématiques des dessins animés, les doublages parfois bâclés, les déprogrammations « sauvages » des séries et les coupures publicitaires intempestives créant de fait un amalgame entre la série animée japonaise et le contenu éditorial de l’émission.

Prenons par exemple l’adaptation faite à « Ken le Survivant » : les modifications altèrent les scénarios des épisodes, dénaturent la série et certains épisodes sont parfois amputés de plusieurs dizaines de secondes.

Dans une interview faite à Manga 2000 en 2001, Philippe Ogouz, le comédien qui double Ken, a soutenu que le milieu du doublage français dans ces années-là n’aimait pas les dessins animés japonais, mais n’était pas insensible à leur esthétique. À l’époque, les responsables de la direction artistique ont été effarés par la violence du manga et ont cru que le manga était « nazi » (car celui-ci présente parfois des svastikas, un symbole bouddhiste qui représente la connaissance ésotérique et la roue du dharma, souvent confondu en Occident avec une croix gammée). En voyant cette « croix gammée », les comédiens ont refusé de continuer à travailler sur ce manga ; mais comme leurs dirigeants tenaient à maintenir la diffusion, les comédiens ont posé comme condition d’avoir une liberté totale sur les dialogues pour poursuivre le doublage ; c’est alors qu’ils ont commencé à improviser des répliques fantaisistes à base des jeux de mots. Une partie du public perçoit ces improvisations comme dénaturant l’œuvre originale et relevant d’une attitude quelque peu anti-japonaise.

On retrouve le même souci avec « Nicky Larson », qui met en scène un justicier obsédé sexuel. Alors que le manga d’origine est particulièrement cru, les scènes de violence et de nudité ont été largement censurées. Une certaine adaptation des voix des méchants donnera un ton humoristique à la série qui sera en partie à l’origine de son succès.

Mais un public adulte plus averti pourra remarquer des traductions approximatives et même des scènes de censure que rien ne venait justifier. L’exemple le plus connu vient de l’épisode 13 : dans la version japonaise, Nicky Larson découvre un jeune homme déguisé en femme. Alors que dans la version française, il reste « une femme » sans autre explication, alimentant ainsi une accusation de transphobie.

Bref, AB Productions aura donc réussi à plus ou moins retomber sur ses pattes, mais on pourra regretter les altérations violentes faites à ces séries animées.

Une fin brutale

Pour la petite histoire, ce ne sont même pas ces problèmes d’adaptation qui sonneront le glas de l’émission. Au contraire, lors de sa dernière saison l’émission s’est plutôt bien renouvelée. Une nouvelle formule voit le jour avec notamment Dorothée toute seule à la présentation de son show. La programmation musicale est axée sur les artistes dance et les boys-bands, ainsi que Dorothée elle-même pour la promotion de son dernier album « Toutes les chansons du monde ». C’est à cette période que l’animatrice recrute dans son équipe son ancien concurrent des émissions jeunesse, Éric Galliano. L’animateur trentenaire amènera un peu de folie, de fraîcheur et de modernité.

Et pourtant, au printemps 1997, TF1 annonce l’arrêt du Club Dorothée : Après 10 ans d’antenne, et malgré une audience toujours en tête30, le Club Dorothée s’interrompt le vendredi 29 août 1997 en ayant marqué l’histoire de la 1re chaîne de télévision. L’émission sera remplacée par TF! Jeunesse.

Cette fin pouvait se deviner deux années auparavant. En mai 1995, AB Productions lance son bouquet satellite AB Sat et fait donc concurrence à TPS, le bouquet de chaînes satellites de TF1, qui ne souhaite plus travailler en interne avec AB, alors que ce dernier devient son nouvel adversaire. TF1 se venge alors en réduisant alors considérablement le temps d’antenne du Club Dorothée. Au final, lors du lancement de la dernière saison, de septembre 1995 à décembre 1996, Dorothée sera même toute seule à la présentation de son show.

Au bout de dix années de polémiques mais surtout de passion consacrée à l‘amour des enfants, ça sera une bête une histoire de gros sous qui mettra le point final à ce qui restera une belle aventure. Une allégorie de la vie réelle ? Peu importe au final, le Club Dorothée aura réussi à marquer durablement tout une génération.

Par Diogène

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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