décembre 4, 2020

Wardruna – Runaljod – Gap Var Ginnunga

Avis:

Certaines trajectoires musicales ont de quoi surprendre lorsqu’on est amené à retracer le parcours d’un artiste. En l’occurrence, Einar Selvik, également connu sous le pseudonyme de Kvitrafn, a officié en tant que batteur pour différents groupes de black metal. Des formations confidentielles telles que Bak de Syv Fjell, Dead to This World ou encore Det Hedenske Folk. Mais il est surtout connu pour avoir intégré Gorgoroth de 2000 à 2004. C’est d’ailleurs avec Kristian Espedal (Gaahl) qu’il discute de son projet de fonder Wardruna. Un groupe de dark folk et d’ambient qui revisite les musiques et les chants traditionnels des Vikings.

Sorti en 2009, Gap Var Ginnunga constitue le premier opus de la trilogie Runaljold. L’ambitieux projet se base sur l’alphabet runique pour développer son ambiance. Au-delà de la connotation magique ou ésotérique que peut renvoyer le vieux futhark, les lettres possèdent une symbolique forte. Cela tient notamment à la mythologie scandinave, comme l’atteste Thurs qui, selon les traductions, évoque Thor ou les géants. Mais les runes sont également employées dans le langage courant et dénotent un rapport à la nature qui présente de nombreuses similarités avec le chamanisme. Pour ce premier effort, l’aspect ritualiste occupe une importance notable.

Preuve en est avec Hagal (littéralement la grêle) qui succède à une introduction annonciatrice d’une tempête. Cette mise en condition passe par des chants incantatoires en filigrane de l’instrumentation. Une découverte progressive et nuancée qui démontre toute la richesse et le potentiel de ce voyage dans le temps sonore. À ce titre, Warduna pousse l’immersion jusqu’à son paroxysme avec l’utilisation et, si nécessaire, la confection d’instruments de l’époque. On peut donc apprécier des sonorités rares avec la présence de lur, de jouhikko, de guimbarde, de flûte en os et même de corne de bouc. Il en ressort une diversité d’écoute d’une grande originalité.

Cette dernière est également servie par des méthodes et techniques d’enregistrement en milieu naturel. En fonction de la symbolique des runes, les membres du groupe s’approprient un environnement donné afin de retranscrire avec plus de justesse l’atmosphère générale. À titre d’exemple, Bjarkan se déroule en pleine forêt sur fond de percussions. Une démarche artistique singulière d’une grande pertinence pour retrouver la pureté des sons d’antan. Dans une certaine mesure, on apprécie cette part d’improvisation, à tout le moins d’imprévus, susceptibles de prendre la forme d’un chant d’oiseaux lointain ou de l’écoulement d’un ruisseau.

En parallèle des aspects mythologiques et initiatiques, le rapport à la nature occupe une place prépondérante. On songe à la signification des runes qui renvoie à un lien particulier, pour ne pas dire privilégié. Preuve en est avec Jara dont la teneur mélancolique évolue sur une célébration propre aux moissons et récoltes. Ce cycle perpétuel se retrouve aussi dans Laukr ou le diptyque Algir qui retranscrit à merveille la voix cristalline de Lindy Fay Hella. Dans une certaine mesure, son timbre n’est pas sans rappeler Lisa Gerrard. D’ailleurs, le processus d’immersion initié par Wardruna présente de nombreuses similarités avec Dead Can Dance.

Eu égard à leurs incursions dans le black metal et d’autres courants, des titres tels que Løyndomsriss et Heimta Thurs évoquent des sonorités beaucoup plus obscures et énigmatiques. L’influence dark ambient est alors prépondérante pour augurer d’un sacrifice ou d’une bataille. Malgré la présence de tambours lancinants et sentencieux dans certains morceaux, l’aspect guerrier propre aux Vikings n’est pas le cœur de l’album, exception faite de Thurs ou de Kauna. Cette dernière interpelle dans le sens où le chant supplante l’accompagnement sonore. La tonalité générale qu’elle insuffle y est également plus décalée par rapport aux autres compositions.

Première pierre portée à la trilogie Runaljold, Gap Var Ginnunga est un album remarquable en tout point. Cela tient autant aux techniques d’enregistrement qu’à l’appropriation d’instruments traditionnels. Wardruna démontre une maîtrise exceptionnelle pour développer des ambiances parfois aux antipodes. Des festivités saisonnières à l’exploration des forêts nordiques, sans oublier les rites initiatiques et sacrificiels qui en découlent, le groupe norvégien alterne entre mystères, émerveillement et solennité. Un sentiment que l’on retrouve particulièrement dans les compositions mystiques dédiées aux croyances et cultes scandinaves. Le tout est auréolé de considérations sibyllines propres à une mythologie sous-jacente, comme l’attestent Algir et son dénouement où le croassement lointain de corbeaux augure du meilleur pour la suite.

  • Ar Var Alda
  • Hagal
  • Bjarkan
  • Loyndomsriss
  • Heimta Thurs
  • Thurs
  • Jara
  • Laukr
  • Kauna
  • Algir – Stien Klarnar
  • Algir – Tognatale
  • Dagr

Note : 19/20

Par Dante

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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