décembre 6, 2021

La Foule

Titre Original : The Crowd

De : King Vidor

Avec James Murray, Eleanor Boardman, Bert Roach, Dell Henderson

Année: 1928

Pays: Etats-Unis

Genre: Drame

Résumé:

Né le jour de la fête nationale, Johnny Sims incarne le rêve américain et son désenchantement. Il porte les espoirs d’un père, qu’il perd à douze ans, tente sa chance à New-York à vingt-deux ans, passe ses week-ends à Coney island, se marie, va en Lune de miel aux chutes du Niagara, gagne un concours de slogans publicitaires, fait des enfants. Le malheur frappe cependant le couple, lorsque leur fille meurt renversée par un camion. Alors commence la déchéance de Johnny.

Avis :

Lorsqu’on se penche sur l’histoire du cinéma américain, King Vidor reste l’un des metteurs en scène les plus acclamés, tant pour la période expressionniste que pour les films parlants. Véritable visionnaire, l’homme est passé à la postérité pour ses fresques grandiloquentes telles que Duel au soleil, Guerre et Paix ou Salomon et la Reine de Saba. Réalisateur de tous les superlatifs, il aura essentiellement marqué l’ère du muet avec La Grande parade et La Foule. Ces deux premiers succès au box-office. Deux films diamétralement opposés dans les thématiques qui présentent néanmoins des similarités dans l’occupation du cadre, mais aussi dans l’exposition et l’évolution des personnages.

À l’instar d’autres cinéastes de sa génération, King Vidor aborde le septième art comme un formidable vecteur pour dépeindre son époque à travers ses dérives. À la manière de Murnau et de City Girl, La Foule s’avance comme une critique acerbe du capitalisme. Là encore, une dénonciation prophétique qui survient avant le krach boursier de 1929. Contrairement à son homologue allemand, Vidor n’intègre pas un « étranger » au cœur de l’effervescence urbaine, ici traduite par New York. Il présente un homme ordinaire aux ambitions clairement affichées. L’accoutumance à cette perpétuelle agitation visuelle et sonore a d’ailleurs une symbolique toute particulière au fil du métrage.

Mais La Foule pose déjà les bases de son discours avec la démesure de son environnement. La Grosse Pomme bénéficie de plans aériens et de véritables séquences tournées en extérieur. À ce titre, certains passages ont été réalisés en caméras cachées afin de mieux capter le naturel de la foule au travers de l’objectif. De là à parler de cinéma-vérité, il n’y a qu’un pas dont Vidor fut l’un des précurseurs à en saisir toute la force. À travers la circulation, les badauds et la vie diurne qui n’estompe jamais, les fondus enchaînés viennent appuyer cette perte de repères où tout se confond.

On a presque l’impression que les images renvoient une vision spectrale d’un quotidien dénué de sens, comme si l’homme n’était que le fantôme de sa propre existence. En ce sens, il est très curieux de constater une forme d’errance déterministe. Une expression antinomique qui est parfaitement représentative d’une redondance cyclique, indissociable de la routine contraignant au travail. Mais ce n’est pas le labeur qui est ici pointé du doigt. Non, il s’agit plutôt de la déshumanisation progressive de l’employé. Cela passe par un numéro au sein de gigantesques open-spaces avant l’heure et surtout par cette pernicieuse manière d’uniformiser la pensée à travers des tâches aliénantes.

Afin d’appuyer ce constat, on souligne les mouvements synchrones des figurants, tandis que les remarques et les réparties des seconds rôles sont identiques. Cette volonté de standardisation se traduit également dans les relations sociales et amoureuses, ainsi que les aspirations du protagoniste à « devenir quelqu’un ». L’ironie tient alors à ce que l’ascension de l’échelle sociale impose l’anonymat pour se distinguer. Un matricule parmi tant d’autres qui tentent de se dépêtrer de sa condition, en vain. Il y a quelque chose de pathétique à considérer cet homme perfectible, pas véritablement attachant, dont les premières impressions confèrent à un cynique condescendant qui s’ignore.

En l’occurrence, la poursuite du rêve américain se révèle bien illusoire, tout comme le prétexte commode de l’effort individuel au profit du bien commun. À noter que la notion du patriotisme est soulignée par la date de naissance de John Sims : le 04 juillet 1900, jour de la fête nationale américaine qui marque l’avènement d’un nouveau siècle. On s’interroge alors sur ce qui paraît le plus dérisoire : un travail sans intérêt ou des ambitions qui s’apparentent à des chimères ? L’ascension sociale peut être aussi vertigineuse que la chute. On songe à l’alternance de périodes d’euphorie, de catastrophe et d’accidents de la vie. Ce dernier point est d’ailleurs l’élément révélateur pour que John Sims prend conscience de sa fatuité, d’une existence dépourvue d’un sens véritable. Le regard des autres paraît superficiel et les apparences volent en éclats.

Tout va à contre-courant : la direction de la vie elle-même, la circulation, la carrière professionnelle, la vie de couple, même une porte qui revient en pleine figure et la foule, encore elle. Si l’on n’arrête pas le progrès, on n’arrête pas non plus l’absurdité de ce monde comme l’atteste un policier. « Ce n’est pas parce que votre fille est malade que le monde s’arrête de tourner. » Une véritable claque où le protagoniste ne souhaite qu’une chose : stopper cette folie, le temps, pour que l’on partage sa détresse et le malheur qui l’accable ; lui et ses proches. Mais on ne peut se heurter au système sans en subir l’exclusion. La marginalisation est inévitable et, par une curieuse ironie, le clown dont on se gausse en début de métrage, on le devient par le plus cruel des coups du sort.

Au final, La Foule demeure une production visionnaire et avant-gardiste à bien des égards. Dénonçant l’exploitation de l’individu au profit du capitalisme, le film de King Vidor met à mal le rêve américain, ses ambitions de réussite sociale et économique. On place l’homme au sein d’un système avec pour unique but de nourrir cet espoir tout en l’enlisant constamment dans l’attente de lendemains meilleurs. Un discours moderne qui demeure encore d’actualité, plus de 80 ans après sa sortie. Sans langue de bois, King Vidor porte un regard lucide – d’aucuns diraient acerbes – sur une société consumériste, aveuglée par le profit à court terme. Une production inspirée qui multiplie les symboles et les allégories afin de soutenir son propos sur la notion d’individualité et le sens que l’on accorde à sa propre existence.

Note : 18/20

Par Dante

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

Voir tous les articles de AqME →

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.