janvier 27, 2022

Kaléidoscope – Les Acteurs Multifaces au Cinéma – 5ème Bobine : Thématique et Métaphore

Puisqu’on en parlait en ouvrant ce dossier, le Cloud Atlas des Wachowski/Tykwer est un excellent exemple de cette utilisation plus profonde et complexe, mais tout aussi ludique, du concept (il existe d’ailleurs un très bon tableau qui décrypte pourquoi et comment les « passages de témoins » entre les incarnations ont été organisés).

Chaque personnage de chaque segment joué par le même acteur ou la même actrice n’est pas uniquement la nouvelle enveloppe d’une même âme. Chaque « visage » du film a une trajectoire particulière, une essence qui lui est propre et qui évoluera au fil des vies, et qui sera à un moment où à un autre l’avatar de l’âme principal du film. En d’autres termes le vecteur d’un destin bien plus grand, à l’échelle de l’Humanité. Les acteurs ne peuvent pas se contenter de s’amuser à jouer des personnages très différents, ils doivent incarner une évolution précise de conscience à travers les incarnations qui est loin d’être due au hasard. De cette façon, Tom Tykwer et les Wachowski ne parlent pas platement de vies antérieures, mais d’une toile tissée par les âmes qui se croisent, d’un grand puzzle qui se construit selon un schéma directeur précis (cette « essence » au-delà de l’âme, visualisée par le tatouage en forme de comète, qui navigue de corps en corps, d’instincts en sentiments), mais avec des ramifications qui emmènent loin, très loin par delà les notions de bien et de mal. Le tout en restant ludique et en transformant jeunes en vieux, hommes en femmes et occidentaux en asiatiques, poussant l’investissement de ses acteurs dans leurs derniers retranchements.

Cloud Atlas 04

Au delà du maquillage et des déguisements, une autre technique a permis il y a quelques années de faire jouer des dizaines de rôles à une poignée de comédiens.

Le Drôle de Noël de Scrooge, nouvelle adaptation Disney d’Un Conte de Noël de Charles Dickens, utilisait la motion capture comme un outil pour créer une multitude de personnages aux faciès différents, et pourtant interprétés par les mêmes acteurs. Coutumier de la technique, qu’il avait déjà utilisé sur Le Pôle Express et Beowulf, Robert Zemeckis s’en sert à la fois pour réduire la taille du casting (quand on fait un film d’animation intégralement sans décor où les infographistes se chargeront de créer virtuellement les personnages, inutile de s’embêter avec une accumulation de comédiens, surtout vu la complexité du procédé), et pour donner vie à plusieurs facettes de Scrooge, ou plusieurs membres d’une même famille, à partir de l’interprétation d’une seule personne. Au final, que sont les trois esprits qui visitent Scrooge dans son sommeil, les Fantômes des Noëls passés, présents, et à venir, sinon la conscience profondément torturée du vieil homme, apparaissant dans ses rêves pour lui ouvrir les yeux sur sa condition d’avare aigri, les raisons qui l’ont poussé à devenir ainsi et les conséquences de son attitude méprisable sur son propre futur ? Des rôles tous joués par Jim Carrey, déjà spécialiste du travestissement (et pourtant, lui fut recalé au casting du Saturday Night Live), qui incarne aussi Scrooge à divers âges de sa vie, du jeune enfant à l’homme de quarante ans.

Un procédé qui permet de garder une même tonalité de jeu, et de traits de visage, même dans la peau de personnages beaucoup plus jeunes que l’acteur, autant que de déployer l’étendu des capacités de l’acteur sans que sa présence ne devienne trop ostentatoire. Et enfin de garder cette continuité thématique qui fait au final des visions de Scrooge une matérialisation de son propre inconscient. Et Jim Carrey n’est pas le seul à multiplier les rôles dans Le Drôle de Nöel de Scrooge. Gary Oldman, Bob Hoskins, Robin Wright, Cary Elwes, Daryl Sabara (le jeune héros de Spy Kids), la plupart des acteurs interprètent au moins deux personnages différents, souvent dans le même ordre d’idée que les différentes facettes de Scrooge.

Gary Oldman est le clerc sous-payé de Scrooge, son fils mourant, et l’ancien partenaire du vieil homme qui mourut aussi aigri que lui.

Le souvenir de sa sœur morte en couche se retrouve en Belle, sa fiancée négligée, toute deux interprétées par Robin Wright.

Bob Hoskins, qui joue l’ancien patron de Scrooge dans son jeune âge, deviendra le receleur qui achète ses biens après son décès.

Bref, le concept ne s’arrête pas à Jim Carrey, et permet d’étudier le spectre des causes et conséquences par le biais d’un visuel ludique et précis.

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Bien avant l’émancipation des techniques virtuelles, d’autres films utilisaient les rôles multiples comme thématique des différentes facettes d’une même entité, ou différents incarnations d’un même souvenir. En 1968, Bruce Lee, alors jeune artiste martial prometteur connu pour son rôle de Kato dans Le Frelon vert, écrit avec Stirling Silliphant un scénario titré La Flûte silencieuse, qui devait permettre aux occidentaux d’appréhender la philosophie et les arts martiaux orientaux. Dans celui-ci, Bruce devait interpréter cinq maîtres ayant chacun un style différent, cinq obstacles allégoriques placés sur le chemin d’un jeune héros en quête de réponses. Le rôle principal fut d’abord proposé à Steve McQueen, puis à James Coburn après le désistement de celui-ci. Mais pendant des repérages en Inde en 1971, les relations entre Lee et Coburn se dégradèrent, ce dernier rechignant à tourner dans le pays. Il finit par renoncer lui aussi, bientôt suivi par la Warner qui produisait le film.

Peu de temps après, Bruce Lee devint une superstar, et malgré les différents appels du coude, il ne revint pas sur ce projet, préférant reprendre des idées du film à travers d’autres œuvres, particulièrement Le Jeu de la Mort. Il mourut avant de pouvoir terminer ce film là.

C’est David Carradine qui acquit après son décès les droits de la Flûte silencieuse, renommée Le Cercle de fer, et reprit le projet en main. Si le script fut réécrit, isolant l’un des cinq maitres pour en faire un sorcier, ultime étape de l’aventure (un rôle finalement tenu par Christopher Lee), les quatre autres, L’Homme aveugle, L’Homme au singe, La Mort et Chang-Sha, furent bien interprétés par Carradine, incarnant les différents visages de la quête du jeune Cord qui lui enseigneront autant de leçons de vie.

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Plus loin encore dans le temps, en 1955, Harold French utilisait déjà la même actrice pour matérialiser un amour qui défiait le temps.

Dans L’Homme qui aimait les rousses, il mettait son héros Mark St. Neots face à une rencontre éphémère mais inoubliable, qui ne devait pas le quitter tout au long de sa vie, chaque femme rousse dont il croiserait le chemin lui rappelant l’incendiaire Sylvia. Il voit d’autant plus le visage de sa bien-aimée originelle dans chacune de ses rencontres que celles-ci sont jouées par la même actrice, Moira Shearer (fidèle de Michael Powell qui fut tête d’affiche du Voyeur et des Contes d’Hoffmann). Une façon simple pour le réalisateur de mettre le public dans la peau de son héros, et de matérialiser par l’image ce souvenir et cette attirance qui le prend à la simple vue d’une jeune fille à la chevelure incendiaire. Une comédie romantique peu connue mais appréciée qui voit donc Moira Shearer interpréter quatre rôles de femmes différentes et tellement similaires, préférant la qualité à la quantité.

Ce qui n’est pas toujours le cas.

Pas que l’accumulation de rôles nuise forcément à la qualité d’un film, mais force est de constater que certains réalisateurs décident, pour diverses raisons, de partir dans la démesure et d’atomiser les records de participations d’un même acteur sur un seul long-métrage.

Par Corvis

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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