Interview Alex Evans

Bonjour !  Je suis vraiment ravie que vous ayez accepté de me consacrer du temps pour des questions que l’on a dues vous poser des centaines de fois. Personnellement, j’ai lu La machine de Léandre et votre premier tome de Sorcières Associées, aux éditions ActuSF. J’ai adoré le premier, aimé le second, et attends avec impatience que mon exemplaire de Sorcières Associées tome 2 me parvienne !

Bonjour et merci pour votre interview. Je suis ravie que La Machine de Léandre vous ait plu !

D’où vous est venue l’idée de l’univers dépeint dans chacune de ces histoires ?

J’ai sans doute porté cet univers en moi depuis très longtemps. Il faut dire que j’ai beaucoup voyagé dans mon enfance, en particulier en Russie et au Togo, avec les lectures qui allaient avec. Aussi des idées qui sembleraient évidentes à des lecteurs/rices togolais ou russes peuvent paraître terriblement originales à des lecteurs/rices français. Enfant, avec mes poupées, j’imaginais les aventures d’amazones nomades avec leur reine et leur princesse (ben non, on n’est pas forcée de jouer à la dînette avec des poupées). Je l’ai étoffé au fil des années, en prenant des inspirations à gauche et à droite et j’ai commencé à écrire des petites histoires quand j’étais ado.

Pourriez-vous rapidement expliquer l’originalité de votre univers aux lecteurs qui ne vous connaîtraient pas ?

Il y a trois particularités.

La première est une magie qui apparaît et disparaît de façon cyclique sur plusieurs siècles. Lorsqu’elle est là, elle peut être utilisée comme source d’énergie par toute une classe de sorciers. Lorsqu’elle est absente, il faut se débrouiller avec la technologie « non magique », comme dans le monde réel. De plus, il existe un « prix mystique » à payer pour l’utilisation de la magie et une bonne partie du problème des sorciers est de le gérer.  Enfin, tout comme pour le pétrole ou le charbon, son usage a des conséquences sociétales, politiques et environnementales. Son apparition/disparition entraîne à chaque fois de profonds bouleversements.

La deuxième concerne justement les retombées d’un « accident magique ». Environs 1400 ans avant les événements de La Machine de Léandre, existait un empire reposant sur la magie et qui avait pratiquement colonisé le reste de la planète. Cet empire a disparu à la suite d’un cataclysme accidentel, équivalent surnaturel d’une catastrophe nucléaire, mais son influence se fait encore lourdement sentir : de nombreuses ruines et artefacts traînent ça et là et la plupart des gens conçoivent la magie par analogie ou par opposition aux idées développées par cet empire.

La troisième est qu’il n’est pas imprégné de culture occidentale et judéo-chrétienne. Pas de grand blond type Viking ou de petit brun méditerranéen. Il n’y a pas de créatures magiques gentilles ou méchantes. Il y a un écosystème surnaturel avec des êtres avec lesquels on peut parfois s’entendre ou pas. Il existe des dieux/déesses, mais ils sont peu normatifs. Des symboles ou créatures qui ont habituellement mauvaise presse dans les romans de fantasy sont plutôt sympas : le rat, le serpent… La sexualité n’est pas considérée comme quelque chose de honteux ou d’exceptionnel, donc les gens ne sont pas obsédés par le sujet (il n’y a pas de romance dégoulinante dans mes romans, mais quelques histoires d’amour). Enfin, nombre de sociétés sont matriarcales ou matrilinéaires et ont des systèmes de rapports familiaux très différents de ceux qu’on peut imaginer. Cela entraîne aussi un vocabulaire et des symboliques différentes : les femmes ne sont pas associées au liquide, aux émotions ou à l’intuition, les hommes ne sont pas associés à la force, au mouvement ou à la logique. Cependant, ne vous imaginez pas un monde de bisounours, les conflits et la violence existent, ainsi que des idéologies ultranormatives.

Que vous inspire finalement l’idée de « magie » ? Cela vous effraie-t-il, vous fascine-t-il ?

L’idée que je me fais de la magie, si elle existait, serait assez proche de celle de mes romans. Une énergie avec un prix, à n’utiliser qu’en dernier ressort !

Le passé (comme le présent) de votre univers semble riche. Comptez-vous écrire une autre histoire, différente de la suite de Sorcières Associées, qui s’y déroulerait ? D’autres nouvelles, d’autres romans ?

J’ai des idées pour plusieurs romans qui se passent à différentes époques de cet univers. En particulier, je suis en train d’écrire les suites de La Machine de Léandre (titres provisoires : La Meute et Le Labyrinthe du Traître). Le premier roman que j’avais publié aux défuntes Éditions Numeriklivres, Les Murailles de Gandarès se passait au moment de la disparition de la magie. J’ai également écrit quelques nouvelles qui elles, se passent avant la disparition de la magie, dont Une Collection d’ennuis chez Actusf.

Avant de vous plonger dans l’écriture, aviez-vous défini l’univers et ses règles en amont ?

Je suis une jardinière qui écrit le plus souvent au fil de la plume (stylo, clavier…). Pour moi, l’écriture est un espace de liberté où l’on peut faire courir son imagination, pas une contrainte de plus. Donc, non, j’avais une échelle temporelle, le mode de fonctionnement de la magie et c’était tout.

Le côté steampunk est-il arrivé de manière naturelle ou vouliez-vous absolument l’insérer dans vos intrigues ?

Les premiers récits que j’ai écrits, comme Les Murailles de Gandarès ou la nouvelle Une Collection d’ennuis, se situaient dans un monde préindustriel. Comme ces textes n’ont pas eu beaucoup de succès, j’ai décidé d’écrire une histoire plus « tendance » et j’ai choisi le steampunk. J’ai donc imaginé l’évolution du monde que j’avais laissé après la disparition de la magie. Il y a une révolution industrielle et une petite secte pleine de bonnes intentions devient une grande religion dogmatique… C’était amusant d’imaginer que des concepts qui paraissent évidents aux personnages des Murailles de Gandarès puissent devenir totalement incompréhensibles à leurs descendants et vice versa.

A vos yeux, qu’est-ce que le steampunk d’ailleurs ?

Un genre romanesque qui s’inspire de ceux de la fin du 19ème siècle avec plein de grosses machines que, paradoxalement, les gens du 19ème siècle aurait sans doute trouvé très laides (ils cachaient les rouages sous des capots ou des meubles à l’ancienne).

Comment vous est venu votre amour pour le steampunk ?

Pour moi, le steampunk est un décor, mais aussi une façon d’explorer des idées qui sont apparues au 19ème siècle et dont nous nous servons encore aujourd’hui (le progrès technologique, le raisonnement scientifique, les rapports au travail…). J’ai toujours eu un faible pour le coté théâtral de l’esthétique du 19ème siècle : les crinolines, les tournures, les illustrations de romans, les décors d’opéra, les tableaux pompiers ou orientalistes… Et enfant, j’ai lu beaucoup de romans d’aventures de cette époque: Stevenson, Haggard, Kipling, Salgari, May, London… Par contre, désolée, mais Jules Vernes avec ses nègres anthropophages et un os dans le nez (Un Capitaine de quinze ans, Cinq semaines en ballon, Deux ans de vacances, etc…), me laisse complètement froide.

La littérature steampunk est en plein boum. Comment expliquez-vous cet amour des lecteurs ? Qu’est-ce qui attire dans ce style selon vous ?

Au 19ème siècle, les lecteurs, déboussolés par la Révolution Industrielle et le changement sociétal de  la Révolution Française fantasmaient sur le Moyen-âge (Notre Dame de Paris, les romans de Walter Scott…) qui leur semblait être une espèce d’âge d’or où chaque chose était claire, simple et à sa place. De nos jours, les gens fantasment sur le 19ème siècle, pour les mêmes raisons ! De plus, l’Europe était à son apogée et dominait quasiment tout le reste du monde. Vous ne vous demandiez pas si votre travail allait être délocalisé en Chine et ne vous angoissiez pas de voir débarquer des émigrés africains ou arabes.

Avez-vous des auteurs ou des ouvrages steampunk que vous voudriez nous conseiller ?

Les Voies d’Anubis de Tim Powers, l’un des premier romans définis dans le genre, plein d’humour et de rebondissements, mais ne vous attendez pas à y trouver le moindre rouage.

La série Frey de Chris Wooding dont les 2 premiers volumes ont été traduits en français (encore que je ne sais pas s’il est steampunk ou dieselpunk, je ne suis pas une puriste). Il raconte les aventures de l’équipage gaffeur d’un aéronef spécialisé dans les trafics louches et minables.

La Guerre du Lotus de Jay Kistoff, des aventures steampunk dans un univers japonisant et ultra pollué.

Vos personnages féminins sont incroyables, forts et très intéressants. Comment ces personnalités vous sont-elles venues à l’esprit ?

Vous ne voulez pas lire les aventures de personnages banaux, faibles et ennuyeux tout de même ? Sérieusement, j’ai voulu respecter certains canons de la fantasy (un personnage avec un lourd passé, par exemple), mais y rajouter une certaine dose de réalisme. S’il y a une chose que je déteste, c’est les clichés or nombre d’auteurs de fantasy prennent rarement la peine d’aller au-delà, ce qui vaut à ce genre sa réputation de littérature pour débiles.

Alors, comment se comporterait une orpheline formée pour être un assassin, dans la réalité (Tanit) ? Comment envisageriez-vous le monde si vous avez dû lutter pour votre survie depuis l’enfance (Constance) ? Si vous avez été obligé d’abandonner une existence confortable pour partir à la guerre, puis tout recommencer à zéro dans un autre pays, vous seriez comment (Padmé) ? Dans la vraie vie, il y a des réfugiés, d’anciens enfants soldats, alors il faut leur demander ! Il se trouve que j’ai rencontré des gens qui ont fui : la Révolution iranienne, la guerre civile du Liban, puis de l’ex-Yougoslavie, du Rwanda, le Franquisme, la dictature des Colonels, au Chili, au Togo, en URSS, etc… En France, tout le monde a croisé ce genre de personnes. Rien que de très banal à notre époque ! Mais cela reste traité au chalumeau par des auteurs pleins de bonnes intentions.

Dans les romans de fantasy, ces personnages sont souvent divisés en deux catégories : les hommes pour qui « ce qui ne les tue pas les rend plus forts » et les femmes « fortes, mais avec une mentalité de victime quand même ». En vrai, si vous avez survécu à une guerre civile/dictature et trouvé refuge ailleurs, qui que vous soyez, c’est que vous avez des nerfs d’acier, de l’intelligence et de la chance, dans des proportions variables. Ensuite, vous avez un job, des amis, une famille, voire des enfants ! Bref, la réalité est beaucoup plus compliquée qu’un cliché. Cela donne de multiples paramètres avec lesquels un auteur peut jouer en créant ses personnages.

Quels messages, quelles images voulez-vous faire passer à travers elles ?

Si je voulais faire passer des messages politiques ou idéologiques, j’écrirais des essais, des romans de « blanche », de SF ou à la rigueur du réalisme magique (je n’ai pas le talent d’un Tutuola ou d’un Boulgakov). Pour moi, la fantasy qui puise ses origines dans le conte se prête plus à une réflexion sur des sujets intemporels tels que la condition humaine, la mort, l’amour, le devoir, la violence, etc…  Il ne faut pas être trop en prise avec l’actualité. Si vous écrivez un livre sur les Gilets Jaunes par exemple, votre texte sera-t-il toujours intéressant pour un lecteur de 2045 ? Un lecteur Japonais ?

Cependant, tout auteur est le produit de son époque, aussi est-il normal que des sujets modernes apparaissent de temps en temps chez moi. Donc non, je n’ai pas de thèmes féministes militants par exemple, simplement je n’aime pas les clichés. Chez moi, il n’y a pas des thèmes réservés aux hommes (le travail, le devoir, le combat…) et des thèmes réservés aux femmes (l’amour, les relations humaines, le trauma…).

Mes sujets de prédilection sont assez traditionnels : le rapport au travail (aussi bien Constance que les Sorcières Associées sont des accros du boulot), à l’argent (et en général, le prix à payer pour certaines choses). Il y a aussi les thèmes du choix et de la liberté (et ce qu’il en coûte pour la conserver) et du poids du passé sur le présent.

Votre roman Sorcières associées allie plusieurs genres (notamment, l’humour, la fantaisie, et l’enquête policière) et deux personnages principaux très différents. Avez-vous une préférence pour un genre en particulier ?Pour un des deux personnages principaux en particulier ? Pourquoi ?

Je n’aime pas faire rentrer les livres dans des cases. En tant que lectrice, les romans préférés sont justement hors normes, mais j’ai certainement un gros faible pour l’humour. Pour Sorcières associées, j’avais choisi le format de l’enquête policière parce que cela me permettait de me balader dans divers quartiers de la cité de Jarta et la faire découvrir au lecteur. Je n’ai pas non plus de préférence pour un personnage, sinon, il prendrait trop de place.

Comment créez-vous les multiples inventions de vos ouvrages ? Sont-elles inspirées depuis une base réelle ?

Elles sont souvent inspirées par de vrais objets anciens ou modernes. Par exemple, l’infuseur à thé à gaz a existé en Grande-Bretagne et s’appelait le Teasmade  https://en.wikipedia.org/wiki/Teasmade. J’en ai une version électrique moderne ! Avec les drones, il est facile d’imaginer les lettres ou les caisses volantes.  

Avez-vous déjà une idée du nombre de tomes pour la série Sorcières Associées ?

Pas du tout. J’ai une idée pour deux autres romans.

La plupart des créatures de Sorcières Associées semblent issues de différents folklores. Comment les choisissez-vous ? Découvrirons-nous des créatures entièrement inventées par vos soins ?

Il n’y a pas de règle. Certaines créatures ont été des clins d’œil aux clichés qu’on trouve dans les romans de fantasy. Par exemple, beaucoup mettent en scène un incube au charme dévastateur et aux prouesses érotiques inégalées, alors j’ai voulu m’amuser avec le personnage d’Albert. Il en est de même pour le vampire qui se retrouve en victime et doit appeler à l’aide. Pour les zombies, j’ai trouvé que les zombies des légendes étaient beaucoup plus intéressants à traiter que ceux que l’on a depuis le film de Romero. Que se passerait-il si les gens avaient plus de valeur morts que vivants ?

Quels seraient vos conseils pour de jeunes auteurs en herbe qui souhaitent réussir ? Quelles maisons d’éditions choisir ? Quels styles favoriser ? Quelles techniques à avoir ? Comment s’organiser, gérer son temps ? Doivent-ils passer des certifications, des diplômes, des formations ?

J’avoue que je n’ai que deux conseils : éviter de s’imposer des règles, surtout au début, et lire beaucoup et dans des domaines variés. Je crois que tout travail d’imagination est quelque chose de très individuel. Ce qui peut marcher pour une personne ne marchera pas forcément pour une autre. Par contre, une vaste culture générale aide tout le monde et évite les clichés. Au contraire, se cantonner à la lecture de la fantasy, ou pire d’un sous genre de la fantasy est à mon sens totalement contreproductif. Vous ne réussirez qu’à écrire des clones formatés.

Lisez-vous pour avoir de l’inspiration ? Comment trouvez-vous de l’inspiration ?

Je lis, bien sûr, mais je crois que mon inspiration me vient beaucoup plus de l’Histoire ou du folklore que des romans. La réalité dépasse régulièrement la fiction !

Vos débuts : Avez-vous pris des cours d’écriture ? Depuis quand écrivez-vous ? Quand avez-vous réalisé que cela était une passion, une nécessité pour vous que de brandir la plume ?

Pas de cours d’écriture et de toute façon, à l’époque où j’ai commencé à écrire, il n’y en avait pas. L’écriture n’est pas non plus mon unique centre d’intérêt et il y a eu des périodes de ma vie où j’étais occupée à autre chose, sans aucune envie d’écrire et sans regrets.

Le genre de la nouvelle est malheureusement dénigré en France. Pourtant, les concours de nouvelles pullulent. Comment expliquez-vous cela ?

Peut-être y a-t-il une part de nostalgie vis-à-vis des revues de pulp de la grande époque ? De toute façon, une nouvelle demande un investissement en effort moindre qu’un roman et un recueil permet à tout lecteur de trouver son bonheur.

Que pourrions-nous faire (lecteurs, chroniqueurs, éditeurs, auteurs) pour que le genre de la nouvelle soit davantage valorisé dans notre pays ?

Nous pourrions tous en lire davantage et se rappeler que nombre de nouvelles ont été adaptées au cinéma (je pense en particulier à Philip K Dick). En France, il y a un snobisme littéraire qui veut que plus un ouvrage a de mots, et meilleur il est.

Trouvez-vous d’abord la chute avant de commencer une nouvelle ?

Une nouvelle est tout simplement une histoire. Il y a un début, un milieu et une fin, mais pour moi, il n’y a pas forcément de chute percutante.

Ecrivez-vous encore des nouvelles ? Ou était-ce un moyen d’arriver au genre du roman ?

J’avoue qu’en ce moment je n’ai pas le temps d’écrire grand-chose ! Mais j’ai quelques idées de nouvelles qui dorment dans les tiroirs.

Quels sont vos prochains projets ? Vos projets en cours ?

Toujours les mêmes : terminer les suites de La Machine de Léandre et un très vieux projet : Le Baiser du Scorpion. Mais avec l’épidémie de Covid 19, ils sont en pause pour longtemps.

Est-il toujours possible, aujourd’hui, de vivre de sa passion pour l’écriture ?

Clairement, c’est très rare. De plus, je pense que cela signifie accepter certaines contraintes, en particulier écrire dans certains genres (romance, polar) et se plier aux goûts du grand public plutôt qu’aux vôtres.

Je vous remercie pour toutes ces réponses et le temps consacré. A très bientôt et bon courage dans vos projets 😊

Critique de Sorcières associées T.01 : http://www.lavisqteam.fr/?p=45169

Critique de La machine de Léandre : http://www.lavisqteam.fr/?p=45320

Par Lildrille

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