décembre 3, 2021

La Mère des Eaux – Rod Marty

Auteur : Rod Marty

Editeur : Scrineo

Genre : Fantastique, Horreur

Résumé :

Après avoir subi une nouvelle fausse couche et appris qu’elle ne porterait plus jamais d’enfant, Emily est dévastée. Christopher, son mari, ne sait comment la consoler. C’est alors qu’ils sont appelés dans une communauté en Louisiane, au chevet de la mère d’Emily, que cette dernière n’a jamais rencontrée.
Mais rien ne va se passer comme ils l’imaginaient. Pour Christopher, la sollicitude des habitants devient vite pesante, et les relations du couple commencent à se distendre…
Que cache cette communauté coupée du reste du monde ? Pourquoi ses habitants ont-ils décidé de vivre reclus ? Et, surtout, que signifient ces rêves étranges qui troublent le sommeil d’Emily ?

Avis :

Dans l’imaginaire collectif, les États-Unis restent un territoire où le folklore est particulièrement vivace. Des états emblématiques, tels que la Louisiane, sont particulièrement imprégnés de croyances issues de l’époque colonialiste, particulièrement vers le XVIe et le XVIIe siècle. La proximité avec Haïti et le passé esclavagiste concourent également à instaurer une ambiance fantasmatique, nourrie par les traditions africaines et la culture vaudou. Quelle que soit la nationalité de l’auteur, le cadre offre un terreau idéal pour les récits fantastiques. On peut notamment citer Un chœur d’enfants maudits ou encore Les loups de Fenryder. Avec La mère des eaux, le parfum des bayous évoque pourtant d’autres références…

Avec une entame somme toute classique pour amener le sujet, l’intrigue passe de la démesure de San Francisco aux contrées isolées de la Louisiane. La petite bourgade de Lamarre vit en vase clos. Au-delà de l’environnement qui forme une enclave naturelle, la zone est également protégée par des barrières et des enclos. D’emblée, la méfiance est de rigueur. Le climat humide et les réactions pleines de commisérations des habitants permettent de développer une atmosphère singulière, où l’esprit communautaire se rapproche d’un fonctionnement sectaire. On songe à une hiérarchie sous-jacente, mais aussi à la répartition des tâches pour l’entretien des espaces publics.

Derrière cette utopie de façade, il est facile de deviner des desseins dissimulés. Tournées vers le culte de Mami Wata, les croyances évoquent les pratiques vaudous, notamment le sacrifice d’animaux, ainsi que les offrandes et les prières afférentes. L’aspect religieux influe en toile de fond sur l’activité communale et sur la population. Avec ce traitement un rien paranoïaque où aucun secret ne résiste à Lamarre, on songe à des récits où les petites villes sont au cœur des événements. Il est facile de faire un rapprochement avec Wayward Pines et The Wicker Man. Autre aspect surprenant, la grossesse d’Emily et son rapport étroit avec la divinité tendent vers des allusions antéchristiques chères à Rosemary’s Baby.

Par ailleurs, le fait qu’Emily bénéficie d’une telle attention de la communauté va également en ce sens, générant une psychose latente et néanmoins persistante au fil des pages. L’écriture se veut dynamique et fluide avec une structure des chapitres équilibrée. Les incursions au XIXe siècle pour conclure chaque partie permettent de faire la lumière sur les origines de Lamarre, de ses fondateurs et de son importance dans le culte de Mami Wata. Pour les lecteurs et lectrices versés dans ce type d’intrigue, certains aspects narratifs restent toutefois assez prévisibles. On songe notamment au dénouement et aux motivations qui régissent le comportement des habitants. A contrario, on apprécie aussi quelques révélations troublantes.

L’histoire se penche également sur le désir de maternité et le besoin d’enfanter pour une femme. Cette obsession présente une tournure faustienne particulièrement judicieuse pour l’assouvir. Si l’iconographie de Mami Wata n’a rien de diabolique, le pacte qui en découle en possède néanmoins les atours. Un « échange de bons procédés » (comprenez une offrande ou un sacrifice), une dévotion exigée de la divinité en question, des manifestations surnaturelles en compagnie d’un serpent, autre symbole du malin… On tient là de nombreuses similarités avec son pendant religieux occidental. D’où les allusions précédemment évoquées pour venir étayer ce rapprochement.

En matière de récits fantastiques (ou horrifiques), on regrette souvent que la scène francophone ne soit pas suffisamment médiatisée. A fortiori, s’il s’agit d’un « modeste » éditeur. Pourtant, le roman de Rod Marty mérite davantage de visibilité, ne serait-ce que pour démontrer son savoir-faire à dépeindre une Louisiane coincée entre traditions et superstitions, entre un passé esclavagiste et les cultes vaudous. Il émane de la communauté de Lamarre une ambiance étrange, faite de paranoïa et de non-dits pour le moins troublants, qui contribue à mettre en exergue la vulnérabilité des protagonistes. Riche en suggestions symboliques, La mère des eaux révèle toute sa singularité à travers une histoire maîtrisée et inquiétante à bien des égards.

Note : 15/20

Par Dante

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

Voir tous les articles de AqME →

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.