novembre 30, 2021

The Strangers – Et ça Continue, en Corée, encore

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Titre Original : Goksung

De : Na Hong-jin

Avec Kwak Do-won, Hwang Jung-min, Chun Woo-hee, Jun Kunimura

Année: 2016

Pays: Corée du sud

Genre: Thriller, Horreur

Résumé :

La vie d’un village coréen est bouleversée par une série de meurtres, aussi sauvages qu’inexpliqués, qui frappe au hasard la petite communauté rurale. La présence, récente, d’un vieil étranger qui vit en ermite dans les bois attise rumeurs et superstitions. Face à l’incompétence de la police pour trouver l’assassin ou une explication sensée, certains villageois demandent l’aide d’un chaman. Pour Jong-gu aussi , un policier dont la famille est directement menacée, il est de plus en plus évident que ces crimes ont un fondement surnaturel…

Avis :

Les années succèdent aux années, les modes succèdent aux modes, et dans la grande Histoire du cinéma de genre, il semble que chaque époque ait eu droit à son hégémonie asiatique.

Jusque dans les années 70, la Chine et le Japon, alors les deux grandes puissances asiatiques, se partageaient à elles seules le gâteau, la première principalement avec des wu-xia-pian (ou films de sabre) et autres films de kung-fu de l’inattaquable Shaw Brothers, la seconde avec son équivalent du wu-xi-pian le chanbara, ses Kaiju-Eiga (Godzilla en tête) et ses nombreux sentais.

Puis, dans cette décennie sous influence, la création de la Golden Harvest et son catalogue de jeunes talents, comme Bruce Lee et Jackie Chan, va mener à l’explosion du cinéma Hong-kongais, qui règnera sur le genre asiatique pendant deux décennies.

Un véritable vivier de talents et d’idées qui révèlera, en plus des deux stars sus-citées, des personnalités comme Michelle Yeoh, Jet Li, Tsui Hark, John Woo, Ringo Lam, Johnnie To, Corey Yuen, Yuen-Woo Ping, Xin Xin Xiong ou encore Philip Kwok, et répandra sur l’Occident sa production faite de polars hardboiled, films de triades et autres Catégories 3.

Pourtant, avec la crise économique pendant les 90’s, et la rétrocession à la Chine en 1997, la quantité comme la qualité de la production HK va rapidement diminuer, et les talents vont fuir à l’étranger (Jackie Chan, John Woo, Tsui Hark, Jet Li, prendront tous leur ticket pour Hollywood), même si certains, comme Johnnie To, continueront jusqu’à aujourd’hui à faire perdurer la légende.

C’en est fini du règne hong-kongais.

La place reste vacante, et à l’orée des années 2000, un outsider qu’on attendait pas va profiter de l’occasion et s’engouffrer dans la brèche : la Corée du Sud.

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Si le pays avait connu un premier âge d’or dans les années 50, certains films allant jusqu’à être sélectionnés dans des festivals prestigieux, c’est vraiment avec son entrée dans le nouveau millénaire que le cinéma sud-coréen commence à titiller la curiosité des occidentaux. Des réalisateurs comme Kim-Ki Duk et Park-Chan Wook, des films comme Memento Mori, Shiri, Volcano High, 2009 : Lost Memories ou encore Yesterday, se font une place sur les étals grâce à la collection Asian Star de Jean-Pierre Dionnet et/ou affolent les spectateurs dans les allées du Marché du film cannois.

Jusqu’à ce que 2003 scelle l’hégémonie toute neuve du Pays du matin calme avec coup sur coup deux œuvres qui vont redéfinir le thriller et asseoir le talent de leur réalisateur respectif : Memories of Murder de Bong Joon-ho, et Old Boy de Park Chan-wook.

Depuis lors, on n’a cessé de voir débarquer en Occident de nouvelles preuves de cette vitalité (pêle-mêle The President’s Last Bang, Breathless, The Man from Nowhere…) et d’assister à l’émergence de grands noms du cinéma, comme Ryu Sung-wan (Arahan, The Unjust, The Agent), Kang Je-gyu (Shiri, Frères de sang, Far Away) ou bien sûr Kim Jee-woon (Deux Sœurs, A Bittersweet Life, J’ai rencontré le Diable).

Chaque année les films sont plus nombreux à nous parvenir, et les festivals regorgent tellement de ces productions que certains, comme le BIFFF ou le festival du film policier de Beaune, sont devenus pour les spectateurs des fournisseurs officiels impatiemment attendus (encore dix films coréens au BIFFF cette année).

Signe des temps, même le festival de Cannes présentait cette année trois films de genre coréens, le zombie-flick catastrophe Dernier train pour Busan, le nouveau Park Chan-wook Mademoiselle, et ce The Strangers (ou Goksung pour les intimes) qu’on a pu voir pour l’occasion.

Ce qu’il faut savoir, c’est que les thrillers coréens se sont tellement multipliés en moins de dix ans, que très vite de relatives critiques sont venus ternir le tableau en disant que, déjà, le genre peinait à se renouveler, et proposait peu ou prou les mêmes canevas, un peu comme le Japon et ces « films de fantôme à cheveux longs ».

Jusqu’à ce qu’arrive en 2008 un film qui ferait autorité autant que rabattre les caquets, The Chaser, du petit prodige Na Hong-jin.

Avec son ambiance glauque propre au cinéma coréen, son scénario nihiliste et sa structure originale qui multipliait les points de vue, The Chaser a fait office, en Occident comme dans son pays d’origine, de véritable film coup de poing, jusqu’à être présenté à Cannes hors-compétition.

Un essai transformé en 2011 avec The Murderer, qui aura fait moins de vague à cause de sa complexité et de son sujet mafieux moins fédérateur que les serial-killers, mais se permettra tout de même de se retrouver une fois encore à Cannes, dans la sélection Un Certain Regard.

Et depuis, silence radio. Na Hong-jin avait disparu des écrans radars.

Aussi, quand on se retrouve à 11h en séance presse pour la projection de Goksung, on se demande ce qu’on va encore prendre dans la tronche, et si le réalisateur a su encore une fois se renouveler.

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Sans grande surprise, le film confirme une fois de plus la maitrise et l’audace de son auteur, tout comme il demande un investissement de tous les instants pour ne pas rester sur le carreau devant la complexité, la profondeur et l’ambition du long-métrage.

Tout commence de manière classique pour un polar coréen, avec communauté rurale religieuse et repliée sur elle-même, meurtre sauvage, villageois en transe, et un mystérieux japonais fraichement arrivé reclus dans la forêt vers qui vont se tourner tous les regards (l’étranger du titre, c’est lui).

Pourtant, alors que l’on imagine The Strangers filer droit sur les rails du thriller poisseux comme le faisait si bien The Chaser, il va petit à petit bifurquer vers le mysticisme ancestral, repartir en direction de l’analyse des communautés, puis bifurquer à nouveau vers une atmosphère de légendes et de religions qui flirte avec le fantastique, jusqu’à ce que le spectateur soit complètement perdu, englouti par une œuvre fascinante qu’il ne contrôle plus.

Rarement un film n’aura demandé un tel abandon de la part du spectateur.

Sans points de repères fixes, placé du côté de protagonistes qui courent après une vérité qui leur échappe continuellement, celui-ci doit accepter de n’avoir aucune prise sur l’histoire qui lui est raconté, là où la plupart des films occidentaux en font souvent un être omniscient constamment en avance sur les personnages. Plus les cartes s’abattent, plus les révélations posent davantage de questions qu’elles n’offrent de réponses. Plus on croit comprendre ce qu’il se passe et le chemin que l’histoire va prendre, plus l’embranchement choisi nous laisse hagard.

Alors que la fille de l’inspecteur semble possédée par une entité maléfique, alors que l’étranger suspect semble faire un coupable trop parfait, alors que la légende d’un homme sauvage cannibale aux yeux rouges commence à hanter les rêves des villageois, Na Hong-jin choisit sciemment de n’offrir aucun fil directeur clair. Jonglant entre une investigation aux frontières du réel, un exorcisme aussi épuisant qu’éprouvant, des séquences d’humour absurde dérangeantes ou des apparitions terrifiantes, il nous met littéralement dans la peau de ses personnages, aussi décidés à découvrir la vérité que démunis face aux événements.

On aura beau tenter de décortiquer l’affaire et de deviner le fin mot de l’histoire, on restera le souffle coupé (et probablement complètement dans l’erreur) jusqu’aux dernières secondes du métrage.

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Construisant sa carrière comme des gamers gagneraient des XP, en complexifiant son travail film après film, Na Hong-jin laisse son cinéma prendre de l’ampleur film après film, passant du thriller hard-boiled en semi huis-clos avec The Chaser à l’odyssée aux ramifications sordides de The Murderer, jusqu’à ce The Strangers qui n’est jamais où on l’attend, multipliant les fausses pistes, engourdissant le spectateur dans son ambiance lourde et délétère, installant le chaos à l’échelle de tout un village dans un maelström glaçant que n’aurait pas renié Stephen King.

Dans ce croisement du polar mystique et de l’horreur pure à base de démons antédiluviens, on retiendra tout particulièrement la séance d’exorcisme citée plus haut, qui confronte un folklore éreintant à un chamanisme insidieux dans une longue et suffocante montée en puissance, une vindicte populaire qui prend des proportions inattendues, et bien sûr la fin coup-de-massue que je me garderai bien de vous décrire.

Devant la caméra virtuose et acérée de Na Hong-jin, on retrouve Hwang Jung-min (fidèle de la production coréenne qu’on a croisé dans les plus notables films du pays du Matin calme, de Shiri à Veteran de Ryu Sung-wan, en passant par Bittersweet Life, The Unjust et la bombe New World) en exorciste bouillonnant de charisme, ainsi que « l’étranger » Jun Kunimura, qui avec une carrière de plus de 100 films a tourné aussi bien pour Takashi Miike (Audition, Ichi the killer) ou Ryuhei Kitamura (Alive, Godzilla Final Wars) que pour les occidentaux Ridley Scott (Black Rain) et Quentin Tarantino (Boss Tanaka dans Kill Bill, c’est lui).

Deux recrues de choix pour un film opaque et fascinant qui n’a de cesse de brouiller les pistes, nous aspirant dans un tourbillon aussi déstabilisant que captivant.

Note : 18/20

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Par Corvis

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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