novembre 26, 2022

Le Cri du Cannivore 2017 – Jour 5

À l’heure actuelle, je vous écris depuis la Terrasse des journalistes.

Hé ouais, pour les 70 ans du festival on est super privilégié, voilà un nouvel endroit créé pour qu’on puisse s’y reposer, écrire nos compte-rendus, certains y filme des images de Cannes (on est tout en haut du Palais, la vue est magnifique).

Il y a même un open bar rien que pour nous ! (bon vous excitez pas, on a eu droit à de la bière les deux premiers jours, mais depuis on est à l’eau et au café) (ils ont dû se rendre compte que les gens profitent toujours trop des trucs gratuits).

 

Bref, on n’est pas là pour se toucher la nouille ou boire des coups aux bars (quoique pour certains…), on est là pour voir des films que diable. Et ce fut encore une belle journée hier, avec quatre films qui se sont divisés entre auteur et divertissement, entre Amérique et Asie. Cannes quoi.

 

Je voulais tenter Salty, le nouveau film d’action de Simon West qui voit Antonio Banderas en star du rock vieillissante être pris en otage pendant une de ses tournées, mais j’ai pris un peu de retard le matin (ben ouais, je vous fignole des comptes rendus tous les jours moi), et j’arrive sur place à 9h40 pour une séance à 10h. Vous me direz, c’est encore faisable, suffit d’aller au stand sur le marché, tchatcher un peu pour récupérer une invit, et filer à la séance. Seulement en cherchant l’emplacement du stand sur le plan, je m’aperçois qu’il est… dans les rues de Cannes, comme beaucoup de maisons de prod qui ont préféré éviter l’effervescence du Marché. Impossible pour moi de trouver l’appartement loué, de les convaincre de me donner une invitation, et de repartie à la salle du Marché dans les temps.

Je me suis donc levé pour rien (enfin c’est pas plus mal, c’est toujours mieux que de pioncer jusqu’à pas d’heure), et j’attends patiemment 13h pour la projection de Wind River.

 

 

Wind River donc, est le premier film de Taylor Sheridan, qui commence pourtant à être déjà connu puisque c’est le troisième film dont il signe le scénario qui soit présenté à Cannes, après Sicario il y a deux ans et Comancheria l’année dernière (et il pourrait bien revenir l’année prochaine avec Soldado, la suite de Sicario dirigé par Stefano « Suburra » Solima si elle n’est pas sortie d’ici là). Une valeur sûre de l’écriture donc, qui après une carrière parallèle en tant qu’acteur (on l’a vu dans nombre de séries US, notamment Veronica Mars et Sons of Anarchy), passe derrière la caméra pour un genre qui semble lui coller à la peau après Comancheria : le film policier en milieu rural.

On décèle d’ailleurs une telle gémellité avec le film de David Mackenzie, dans sa façon de privilégier les personnages et leur humanité à un scénario complexe, dans son ambiance à la fois délétère et pleine de vie, dans sa peinture d’une société qui écrase les petites gens, qu’il pourrait presque en être le pendant, la seconde face de la pièce.

Remplacez le Texas étouffant par le Wyoming glacé, la communauté de cowboys rednecks par une réserve amérindienne Arapahos décrépite, les casses en série par la découverte d’un corps dans la neige, et vous avez dans Wind River le parfait descendant de Comancheria.

Le film confirme d’ailleurs la propension de Sheridan à considérer ses scénarios comme un vecteur à thématiques et à relations humaines, plutôt que comme une accumulation de péripéties proprement dites, on pourrait presque lui reprocher une enquête à la structure trop simple, qui se résout trop vite, mais ce serait passer à côté du véritable intérêt du film.

Épatant thriller aux dialogues toujours aussi aiguisés (même s’il abandonne içi la gouaille bonhomme de Comancheria pour quelque chose de plus profond), Wind River est surtout un film sur le deuil, la perte, ses causes et ses conséquences, et la façon de la surmonter. En étudiant cette thématique, il fait même un parallèle plus universel avec la disparition progressive de la culture amérindienne, broyée peu à peu par la toute-puissance occidentale, comme les natifs devaient quelque part faire le deuil d’un enfant.

Ajoutez à cela deux scènes d’action superbement réalisée et sans concession, et un casting impeccable où l’on retrouve Gil Birmingham (déjà dans Comancheria et bientôt à l’affiche du nouveau Transformers), mais aussi Jeremy Renner en chasseur mélancolique, et la délicieuse Elisabeth Olsen en jeune agent du FBI volontaire avec la tête sur les épaules, et vous avez une preuve que Sheridan est promis à une aussi belle carrière de réalisateur que de scénariste.

J’ai un peu de temps à tuer ensuite, et je retourne au stand Universe pour tâcher d’accéder enfin à la séance de Shockwave que j’avais raté jeudi. Cette fois-ci, les gens de la prod sont sur place, et peuvent me laisser entrer dans la salle. C’est ainsi que je découvre le nouveau film d’Herman Yau, connu pour avoir frappé un grand coup dans les années 90 avec The Untold Story et Ebola Syndrome, qui met en scène Andy Lau dans la peau d’un démineur confronté à sa némésis qui prend un tunnel en otage et menace de tout faire sauter. Un Blockbuster hong-kongais  qui s’annonce démesuré mais qui s’avère au final une semi-déception. La première scène agréable, à base de poursuite en voiture et d’explosion, donne pourtant le la d’un film pétaradant qui irait à cent à l’heure, mais toute la première partie du film se repose ensuite sur une démarcation du Blown Away d’Hopkins, qui n’est en fait qu’une immense introduction au canevas principal. Et 45 minutes d’introduction avec un ou deux moments de suspens un peu anecdotique, et une romance pas désagréable mais qui manque de subtilité, c’est un peu long.

Vient ensuite la prise d’otage, et le film semble décoller… pour mieux rester dans un statu quo statique, chaque camp tergiversant avec l’autre pour satisfaire ou pas les demandes et trouver des moyens de négocier. Loin d’être rébarbatif, Shockwave échoue pourtant régulièrement à faire monter la sauce, chaque scène un peu énervée étant contrebalancée par une retombée monotone, tout en étant globalement pas assez folle ou furieuse pour pleinement convaincre. Il reste tout de même une poignée de séquences qui fonctionnent totalement, surtout dans leur jusqu’au-boutisme presque nihiliste propre à l’Extrême Orient, et un final explosif qui réveille un peu l’amateur assoupi, et ce malgré des effets spéciaux numériques qui piquent très fortement les yeux.

Las, en dépit d’une touche d’émotion qui finit par fonctionner in fine, Shockwave reste un actioner mi-figue mi-raisin qui, malgré le charisme d’Andy Lau, ne s’élève jamais au-dessus du tout-venant. Il est malheureusement loin l’Âge d’or du cinéma de Hong-Kong.

Direction la Salle du Soixantième ensuite pour le gros gros morceau de la journée, Une suite qui dérange, le nouveau documentaire écologique mettant en scène Al Gore et essayant encore et toujours de changer les mentalités envers le réchauffement climatique. 11 ans après Une Vérité qui dérange, le propos se fait toujours posément alarmiste, comme il semble parfois que les embûches s’accumulent devant les hommes de bonne volonté. Ceci dit, en continuant à suivre l’épopée de l’ex-vice-président des Etats-Unis, le film réussit à se renouveler et à renouveler son sujet.

Premièrement, si Une Vérité qui dérange était principalement pensé comme un message d’alerte lancé à la face du monde face au déni des politiques, sa suite se fait beaucoup plus optimiste, en ce sens qu’elle montre les efforts actuels des différents pays et de leurs citoyens pour changer la donne, à travers les images des conférences d’Al Gore et de la COP21 notamment.

Ensuite, là où l’ancien homme politique était auparavant le maître de cérémonie d’Une Vérité qui dérange, il devient ici une véritable star, suivi par les réalisateurs dans tous ses déplacements, ses discours et ses tentatives de changer les choses, ce qui amène forcément un point de vue glorificateur puissamment orienté. Le final se transforme même en « appel à l’action » qui confine presque au prosélytisme.

Ceci dit, le jeu en vaut la chandelle et c’est pour une bonne cause (et si l’on en croit ce documentaire, Al Gore a effectivement permis aux accords de la COP21 de se conclure malgré la réticence de l’Inde à abandonner ses énergies fossiles), du coup plutôt que d’avoir le sentiment que les créateurs du film prêchent pour leur paroisse, on en ressort avec une foi redoublée en l’humanité, avec une furieuse envie de gambader gaiement, d’embrasser les gens autour de soi, et surtout d’applaudir à s’en briser les doigts Al Gore, dont la foi indéfectible lui permet de résister même à des événements aussi désespérant que l’accession de Trump à la présidence de son pays. Ce soir, pour tous les spectateurs d’Une Suite qui dérange, il restera un président de cœur.

Enfin, la soirée se termine en beauté avec l’explosif The Villainess. On connaissait la faculté des coréens à se renouveler même dans ce genre aussi maitrisé qu’est le thriller violent, ils dépassent ici toute nos espérances. L’expression « vous n’avez jamais vu ça au cinéma » a souvent été galvaudée, elle n’a ici jamais été aussi pertinente. The Villainess est un film fou, complètement fou. Orgiaque, furieux, nihiliste, bordélique aussi, parfois presque boursouflé, mais il reste une expérience qui ferait frémir de honte Neverdine & Taylor, aussi bien que Yllia Nashuller et son fils entièrement à la première personne.

Pourquoi je cite ces deux films ? Parce qu’on retrouve dans The Villainess un sens de l’expérimentation visuel anarchique et une énergie démesurée (et pourtant maitrisé) qui renvoient Hyper Tension et Hardcore Henry pleurer chez leur mère.

Vous aviez été enthousiasmé mais mitigé par Hardcore Henry, un peu confus et qui aurait pu pousser son concept plus loin de plus belle manière ? The Villainess remet les choses à plat en commençant par une scène d’action orgasmique de plus de 5 minutes entièrement en plan-séquence, et dont la première moitié est réalisé entièrement à la première personne.

Ce qui aurait fait office de climax dans n’importe quelle production américaine n’est ici que l’introduction, et pour cause, il y aura encore plus fou par la suite, le réalisateur utilisant le principe de plan-séquence « impossible » jusqu’au point de non-retour !

Plus encore, il réussit à rendre pertinent ce procédé, en faisant de son héroïne une sorte de Natasha Romanov coréenne, entraîné dès son plus jeune âge à être une tueuse, puis récupérée par les services secrets. Les scènes d’action deviennent ainsi une métaphore de l’état d’esprit de la jeune femme, on se glisse dans sa peau grâce au temps réel, et l’on ressent le chaos et la furie qui émane de telles séquences.

Et qui plus est, le scénario du film se fait tortueux, rempli de faux semblants et de coup de théâtre, ne rechignant jamais à ruer dans les brancards et à s’engouffrer dans la noirceur abyssale dont le Pays du Matin calme est coutumier.

Bref, un film qui déborde, qui part dans tous les sens et pourtant trouve un rythme, un film taré, énervé, désespéré, presque brouillon dans son désir de ne reculer devant aucune expérimentation, un grand film quoi.

Et ce n’est que le premier du réalisateur Jung Byung-gil ! Une chose est sûre, on attend autant la sortie du film en France, qu’on est impatiemment de découvrir la carrière de ce bonhomme.

 

Aujourd’hui, ça sera beaucoup plus calme pour moi, il n’y a quasiment rien qui m’intéresse dans les Compétitions officielles.

On peut noter quand même le nouveau Haneke, Happy End, qui réunit Isabelle Hupert et Mathieu Kassovitz, et les deux premiers épisodes de la nouvelle saison de Top of the Lake réalisés par Jane Campion.

 

En ce qui me concerne, je me laisserai peut-être tenter par ce pilote, puis j’essaierai d’entrer à la projection d’Hostile, le film post-apo français, et peut-être, peut-être, si j’ai la motivation, me retrouverai-je à la projection de Happy End.

Wish me luck !

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Corvis.

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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