novembre 30, 2022

Le Cri du Cannivore – Jour 3

Bon, c’est pas tout, mais j’ai oublié de vous dire qu’à Cannes on ne voit pas que des films, on croise aussi des stars. Hier j’étais passé à côté de Costa-Gavras sans le reconnaître et avais croisé Sandrine Kiberlain et Élodie Bouchez qui sortaient de la salle, aujourd’hui j’ai pu voir Barbet Schröder bien sûr, qui présentait son film, Julie Delpy et Mathieu Kassovitz.

Ceci dit je n’ai pas trop le temps de courir l’autographe, surtout hier qui a été une sacrée orgie de films (en tout cas pour Cannes où l’on passe régulièrement plus de temps dans la file que dans les salles).

Dès mon arrivée sur place, je file au Marché pour essayer de récupérer des invitations, comptant sur ma tchatche bégayante et mon sourire édenté. Je comptais découvrir Mayhem qui s’annonce furieux, mais la jeune fille d’Octane me confirme que la séance est exclusivement réservée aux acheteurs. Je me rabats donc sur mon second choix, le film de SF chinois Reset produit par Jackie Chan himself, à laquelle j’accède sans problème.

C’est parti donc pour 1h46 de science-fiction asiatique dont le scénario m’est inconnu, même si avec un titre pareil je m’attends à une histoire de voyage dans le temps.

Bingo, l’histoire prend place dans le proche futur, où la présence d’univers et donc de timelines parallèles a été confirmée, et où deux entreprises se disputent l’honneur de réussir en premier à faire changer un être vivant de timeline en le faisant remonter une heure dans le passé. Les choses vont peut-être s’accélérer pour Xia Tian, un des membres du projet, lorsque son fils est kidnappé par les concurrents qui lui ordonnent de voler les données de son équipe. Évidemment, on imagine bien que rien ne va se passer comme prévu, et que l’héroïne va être contrainte de tester elle-même le voyage dans le temps, peut-être plusieurs fois.

Avec le thème du voyage dans le temps, il y a trois façons de créer une histoire.

Première solution, on considère le passé comme immuable, quoique vous fassiez, vous ne changerez rien. C’est le cas par exemple du début de La Machine à voyager dans le temps d’H.G Wells.

Seconde solution, ce que vous pensez changer est en fait déjà conditionné par votre présence, comme Kyle Reese revenant dans le passé et donnant naissance à celui qui l’enverra en mission.

Enfin, dernière solution, ce que vous modifiez créera une nouvelle timeline indépendante qui prendra un cours différent à cause de ces changements. C’est le cas dans la cultissime trilogie de Retour vers le futur, et également dans ce Reset.

Seulement là où on aurait pu imaginer un scénario tordu, ce qu’on appelle trivialement un mindfuck, basé principalement sur les multiples retours arrière, Reset préfère privilégier le récit plutôt linéaire et la grosse action bourrine, un peu à la manière de Paycheck. En résulte un film hautement sympathique qui gagne en emphase et ampleur ce qu’il perd en complexité, malgré un budget pas si important qui montre parfois ses limites dans la peinture d’un futur assez technologique.

Heureusement l’action va bon train, offre quelques pistes de réflexion et d’implication émotionnelle, et si Reset reste au final un peu anecdotique, il reste un bon divertissement très correctement emballé et jamais ennuyeux.

Direction Still/Born ensuite, un film distribué par Jinga (ce qui est plutôt de bonne augure) qui ne rechigne pas à me donner mon invitation. Still/Born ou l’histoire de Mary, jeune femme qui donne naissance à deux jumeaux, dont l’un des deux meurt à la naissance. Traumatisée par cette perte, elle commence à avoir des hallucinations, et finit par se demander si l’apparition qu’elle voit rôder autour de son fils est vraiment le fruit de son imagination, ou un démon désireux de faire main basse sur son nouveau-né.

Avec ce point de départ plutôt classique qui semble droit sorti d’une production Blumhouse, Still/Born marche lui aussi dans les traces de Reset : assez inoffensif, mais loin d’être désagréable.

C’aurait pu être beaucoup plus profond et intense pourtant, si à l’instar d’un Rosemary’s Baby, dont il se réclame, le métrage s’était contenté d’œuvrer dans la pure suggestion, laissant planer le doute quant à la présence réelle de la créature qui pourrait n’être qu’une psychose post-partum. L’ambiance délétère et le suspens psychologique qui se dégagent d’une bonne partie du film sont là pour le prouver, Mary pourrait n’être que traumatisée par la perte de son second enfant, et voir et entendre des choses qui n’existent pas.

Au lieu de cela, le film s’engouffre dans sa seconde partie dans une terreur plus classique à base de spectre qui craque, de portes qui claquent et de jump-scares (heureusement plutôt réussis). Ce qui aurait pu être une étude terrifiante d’une psychose maternelle, en nous faisant douter jusqu’au bout, menace constamment de tourner en rond, peu aidé par une actrice qui a un peu trop tendance à écarquiller les yeux pour tout signe de panique. Heureusement, le film propose quelque très beaux moments d’angoisse, et marque un point dès qu’il se contente de laisser planer le mystère. Au final, c’est aussi regardable que la plupart des productions Blumhouse post-Insidious et Paranormal Activity comme on en voit pulluler sur les écrans.

Ensuite, j’ai du faire un choix. Certes il y avait Impitoyable de Clint Easwtood que je n’ai jamais vu sur grand écran, mais cela m’empêchait de découvrir des films récents sélectionnés dans les compétitions…

Du coup au plaisir j’ai privilégié l’efficacité, j’ai laissé tomber Clint et je lui ai préféré La Belle et la Meute, film tunisien en compétition Un Certain Regard, et terrifiant récit de la nuit d’horreur vécue par une jeune femme s’étant fait violée par des policiers, méprisée et manipulée même par ceux qui devraient l’aider.

Insupportable (à dessein) sur le fond, qui scrute une société tunisienne sclérosée par la culture du viol et le besoin de sauver la face de ses institutions, La Belle et la Meute confirme aussi la recrudescence de plan-séquences pertinents dans le cinéma actuel. Le film s’articule autour de 9 séquences, chacune constituée d’un seul et unique plan. Souvent virtuose, toujours techniquement incroyable et collant au plus près de l’horreur de la situation, la réalisation se fait étouffante et nous permet de vivre pas à pas le calvaire de Mariam, violée, déboussolée, maltraitée par ceux qui devraient la soutenir, trimballée d’hôpitaux en commissariats sans aucune compassion, si ce n’est celle de Youssef, rencontré le soir même à une fête, et qui tente de lui apporter toute l’aide possible.

On guette longtemps la lueur d’espoir sans la voir venir, la peinture d’une société engoncée dans ses préjugés et une certaine culture du viol se révélant aussi terrifiante que réaliste, et l’absence de montage, qui fait la part belle aux acteurs, permet d’en saisir toute la puissance destructrice, qui cherche à broyer le citoyen pour ne pas se remettre en question. On en ressort choqué, bouleversé, passablement énervé, mais convaincu d’avoir assisté là à un film très important autant au niveau thématique que technique.

Je prends le temps de souffler après ça, car la soirée promet de ne pas être beaucoup plus gaie. Avant de m’attaquer au film carcéral Une Prière avant l’Aube, il est l’heure de découvrir le Vénérable W. de Barbet Schröder, qui de son propre aveu clôt sa trilogie du Mal, après les documentaires Général Idi Amin Dada et L’Avocat de la Terreur sur Jacques Vergès.

Après le dictateur ougandais et l’avocat négationniste, le voilà qui s’attaque à une figure beaucoup moins connue par chez nous mais tout aussi terrifiante, le moine bouddhiste Wirathu, intégriste islamophobe à l’origine de manifestations violentes envers les peuples musulmans du Myanmar (à l’époque la Birmanie), et en partie responsable d’une véritable volonté génocidaire qui trouva son apogée avec les émeutes de 2013.

Voir un exemple de parfait terrorisme religieux qu’on associe généralement aux islamistes, ici de la part des membres d’une religion connue pour son pacifisme, et envers la communauté musulmane, est aussi déstabilisant que pertinent. Le film démontre sans forcer que le mal ne vient pas d’une catégorie de personnes ou d’une religion en particulier, mais bien d’individus influents qui savent littéralement laver le cerveau de ceux qui les suivent. Voir des moines manifester pour l’expulsion pure et simple des musulmans hors de Birmanie, ou des bouddhistes pratiquants mettre le feu à des maisons, laisser brûler leurs occupants ou poursuivre des musulmans pour les battre à mort, a quelque chose de profondément choquant car cela provoque un paradoxe dans l’inconscient collectif. Le Bouddhisme, qui prône sans cesse la compassion et l’amour de son prochain, et ne s’est jamais engagé dans des guerres de religion (un célèbre proverbe est d’ailleurs rappelé régulièrement par la voix off de bulle Ogier tel un mantra, « la haine ne peut guérir la haine, seul l’amour le peu »), le bouddhisme donc, contiendrait lui aussi des moutons noirs et des oiseaux de mauvais augure, capable de soulever des régions entières et de rallier des citoyens à leur point de vue extrémiste.

Mine de rien, en auscultant de manière clinique et objective, sans véritable point de vue (ce qu’on pourrait lui reprocher avant de constater que les événements présentés par le film se suffisent à eux-mêmes), une situation explosive, Le Vénérable W. s’avère un plaidoyer pour la paix, une preuve que la compassion comme la haine ne viennent pas des cultures et des ethnies, mais des hommes. Si rien ne nous est épargné, tant au niveau des discours que des images, parfois extrêmement violentes, il ressort du film un sentiment d’espoir, le sentiment que si tout homme est capable de telles extrémités, tout homme est également capable du meilleur.

Enfin, je termine ma journée avec Une Prière avant l’Aube de Jean-Stéphane Sauvaire (qui avait déjà frappé un grand coup avec Johnny Mad Dog en 2008). L’histoire vraie du jeune boxeur Billy Moore, emprisonné en Thaïlande pour possession de drogues, et qui survécut à l’enfer carcéral surtout en continuant à boxer et en apprenant le Muay-Thai. Le facteur « histoire vraie » de l’histoire et le sujet de l’art martial en prison (et par extension le caractère furieux et désespéré du personnage principal) sont ce qui fait principalement le sel d’Une Prière avant l’Aube. Le film de prison a déjà eu tellement de représentants au fil des décennies, qu’il est devenu un genre à part entière, et qu’on a parfois l’impression d’en avoir déjà fait le tour, d’autant que les thématiques reviennent logiquement dans la plupart des œuvres. L’arrivée dans un monde violent, la maltraitance, les trafics, la volonté de s’en sortir, quitte à frayer avec les mauvaises personnes, la paix de l’esprit, etc ;

On retrouve tout ça dans le film de Jean-Stéphane Sauvaire, et il apparaît dans sa première partie un peu linéaire et déjà vu, heureusement aidé par une réalisation impeccable, près des corps, presque sensuelle, sans fioriture et pourtant très maitrisée.

C’est ce qui porte le film pendant un long moment, l’univers carcéral dépeint étant peu ou prou (si ce n’est le phénomène des ladyboys qui servent à la fois de commerçantes et de divertissement) le même que dans la plupart des films du genre. Pourtant, peu à peu, grâce aussi au jeu phénoménal de l’inconnu Joe Cole (aperçu tout de même dans Green Room et Peaky Blinders), tout en fureur contenue ou non, le film trouve sa voie, trouve sa patte, et finit par se transformer en une sorte d’Undisputed réaliste, qui donne une chance au héros de redevenir quelqu’un en adoptant la doctrine du Muay-Thai et de la spiritualité qui l’accompagne.

Du coup, même si le film s’avère un peu long tant il préfère dépeindre un enfermement étouffant et lancinant qu’accumuler les péripéties, il reste une pierre importante de plus à l’édifice du film carcéral.

Aujourd’hui dimanche, comme tout au long du week-end, c’est une grosse journée à Cannes, même si ce ne sera pas forcément une grosse journée pour moi.

À l’affiche principalement Le Redoutable de Michel Hazanavicus sur la jeunesse de Godard, et la réunion de pas moins que Dustin Hoffman, Ben Stiller, Adam Sandler et Emma Thompson pour The Meyerowitz Stories, pour la compétition officielle, mais aussi le nouveau Kurosawa et How to talk to girl at parties de John Cameron Mitchell (Hedwig and the angry Inch, Shortbus).

Pour ma part, mon programme est simple, Mobile Homes du français Vladimir de Fontenay avec Imogen Poots, le Kurosawa, et enfin The Meyerowitz Stories.

Wish me luck !

[youtube]https://www.youtube.com/watch?v=6wA2EkhkpC4[/youtube]

Par Corvis

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

Voir tous les articles de AqME →

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.