octobre 21, 2021

Soyez Maudits ! Avec Plaisir ! – Jour 2

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L’avantage d’un festival comme les Maudits Films sur les grosses machines lourdement sponsorisées et/ou en place depuis des lustres, en plus de la convivialité, c’est qu’il se concentre généralement sur la soirée (hors week-end). Une répartition concentrée qui permet de mieux digérer les films qu’on prend en pleine poire, et de gérer son rythme de festivalier en goguette qui vient parfois de loin et loge hors de la ville (c’est pas la même chose quand vous avez 12 jours de festivals à Bruxelles, des changements de lieux de villégiature réguliers et des séances de 14h à minuit, voire plus tôt…)

C’est toujours agréable de pouvoir prendre son temps, d’autant que l’unique salle Juliet Berto (qui évoque un théâtre de cabaret, si ce n’était les deux mannequins angoissants qui trône de chaque côté de la scène), évite de jongler entre les horaires et les lieux de diffusion.

Enfin, bref, tout ça ne m’a pas empêché d’arrivé presque en catastrophe (ben oui, je travaille pour vous toute la journée moi, et je met bien 40 minutes pour rejoindre la salle en transports en commun) pile à l’heure pour la première séance de la compétition. Juste le temps de récupérer un magnifique livre d’affiches de films érotiques des années 60 70 réservé à l’échoppe du festival, et je file à la projection de Sorgoï Prakov, mon rêve européen. Un film… particulier.

François Cau, le programmateur de la compétition, nous prévient au travers d’une vidéo qu’il a réalisé pour l’occasion (une fois n’est pas coutume, il ne peut être présent pour présenter directement les films) : « ce film hantera vos cauchemars ». Et au premier abord on se demande bien ce qui pourrait nous valoir de potentielles nuits blanches dans cette odyssée façon Zorat à micro-budget, à mi chemin entre documenteur et found footage, qui voit un ressortissant d’un pays de l’Est imaginaire débarquer à Paris armé de trois caméra et de sa foi inextinguible dans le « rêve européen », et bien décidé à faire le tour des grandes capitales d’Europe, un voyage qui sur sa carte aura la forme d’un cœur. Éreintant par son concept visuel assumé de caméra tremblotante et d’apparente improvisation, plutôt drôle dans le décalage entre les espoirs d’utopie du jeune homme et la réalité urbaine, un peu cruel aussi dans sa lente désillusion, Sorgoï Prakov amuse d’abord, épuise et fascine, et finit par ressembler à un J’irai dormir chez vous qui tournerait mal.

Ingénu et foufou, Sorgoï découvrir la faune et la nuit parisienne, accumule les situations borderline, se drogue, perd sa carte bleue, se fait agresser, et finit par ne plus pouvoir (ou ne plus vouloir) continuer son périple. Ce qui ne l’empêche pas de continuer à dessiner et filmer des cœurs partout où il passe. Décidemment, ce jeune homme est plein d’amour et mérite de retomber sur ses pattes. Pourtant les choses vont lentement se désagréger.

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En dire plus serait gâcher la surprise de l’évolution d’un film difforme, furieux, sans concession, qui renouvelle le genre du found footage à la fois dans sa thématique, son point de vue et sa réalisation formelle, son auteur/interprète Rafaël Cherkaski multipliant les idées de mise en scène pour palier à la linéarité du concept initial, et tachant de régulièrement se renouveler, au gré des errances de son personnage, à mesure que celui-ci manque de tomber dans la folie.

On aimerait en dire autant du déroulement du récit et du scénario en lui même qui, même s’il fourmille d’idées jusqu’au bout et prend une direction à laquelle on ne s’attendait pas forcément au début, rate un peu le coche dans sa dernière partie, préférant appuyer son discours sordide à coups de scènes similaires au lieu d’explorer des pistes à peine effleurées qui semblaient peut-être plus intéressantes et subtiles. Jusqu’à une fin qui, justement, manque de finalité. Laisser une porte ouverte est toujours intéressant, mais pour le coup il y a des zones d’ombre et des questions laissées sans réponses qu’on aurait aimé un peu plus expliquées.

Quoiqu’il en soit, Sorgoï Prakov, mon rêve européen est une véritable expérience visuelle et sensorielle, à ne pas mettre devant tous les yeux, qui va loin dans son délire et utilise le concept du found footage pour mieux déstructurer et dynamiter son récit.

 

Un peu sonné et déstabilisé, je sors m’aérer et me sustenter (curieusement j’arrive encore à manger sans problème) quelques instants, ce qui me permet de débattre sur l’intérêt et la pertinence du film avec mes camarades spectateurs. Avant de retourner dans la salle pour la suite de la soirée, je m’autorise un passage à l’échoppe du festival. N’ayant pas trouvé de lieux pour organiser un véritable village exposants en parallèle du festival en lui-même, malgré les nombreux essais au fil des ans, c’est à l’entrée de la salle Juliet Berto que l’équipe a posé ses valises, proposant toute une collection de livres sortis des greniers ou de l’excellente librairie O’Merveilles, des dvds, des affiches de films, des bobines de bande-annonce en 35 mm, mais aussi un tas de VHS offertes par un particulier mises à disposition du badaud.

L’heure sonne enfin, et il est temps de s’installer pour la fameuse soirée Midi-Minuit Fantastique, dédiée au cinéma fantastique français classique, et présenté par le non moins fameux Nicolas Stanzick, journaliste, écrivain, qui dirige justement l’intégrale augmentée de Midi-Minuit Fantastique dont deux volumes sont déjà sortis, chacun accompagné d’un dvd de courts-métrages.

Et c’est justement un de ces films qu’il vient nous présenter, un moyen-métrage français découvert dans les pages du magazine, et qu’il a réussi à retrouver par monts et par vaux, avant de venir le diffuser ici, pour la toute première fois sur grand écran. Réalisé par Patrice Molinard, célèbre photographe et collaborateur de son beau-frère Georges Franju sur le Sang des bêtes (son saisissant documentaire sur les abattoirs de Paris), en 1963, Fantasmagorie voit une Edith Scob post-Les Yeux sans visage possédée par l’esprit d’un vampire qui se met à errer à la recherche de ses proies favorites : des enfants. Mais c’est aussi l’histoire de son mari parti pour le travail, attiré dans la demeure d’un suceur de sang. Et aussi une histoire de vampires à travers les âges conté par une voix étrange.

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Sorte d’écho français à Nosferatu et Vampyr, à mi chemin entre l’expressionisme et la Nouvelle Vague, Fantasmagorie étonne et déconcerte. Certains plans sont superbes, l’ambiance de cette France profonde muée en véritable Transylvanie est glaçante, et Edith Scob toujours magnétique. Pourtant la structure très étrange, flottante, sans aucun son diégétique, de ce film uniquement porté par sa musique et sa voix-off, rend difficile une véritable implication. Le spectateur peu habitué à ce rythme et cette façon de raconter une histoire aura peut-être du mal à digérer le métrage et en comprendre tous les tenants et aboutissants. Mais Fantasmagorie reste la preuve qu’à une certaine époque, on savait faire du fantastique personnel sans se référer à qui ou quoi que ce soit.

 

Pour se remettre de ses émotions et sortir d’un début de torpeur plus induit par la fatigue que par la qualité du film précédent, quoi de mieux qu’un interlude ? Cela semble paré pour devenir une constante aux Maudits Films, nous avons droit à une performance en direct sur la scène mystérieuse et charnelle. L’année dernière nous avions eu droit à un show exotique à s’en décalquer les mirettes par la belle Wanda de Lullabies, un effeuillage pulp et référencé qui voyait la ravissante jeune fille résister aux assauts de la créature du Lagon. Cette année, film fantastique français et Edith Scob oblige, c’est avec les Yeux sans visage que l’accorte et sensuelle Lady Dada (non, ce n’est pas une faute de frappe) aura la tâche de nous émerveiller et nous émoustiller, avec une performance charnelle et poétique dans laquelle on retrouve autant les yeux braqués sur le spectateur que l’absence de visage.

 

Un excellent intermède avant de replonger dans les archives françaises avec un film incroyable, peu connu et pourtant réussi de bout en bout, moderne encore aujourd’hui bien que tourné en 1943 : La Main du Diable.

Réalisé par Maurice Tourneur, père de Jacques, moins connu que son rejeton mais tout aussi talentueux, La Main du Diable nous accroche dès la première minute par sa galerie de personnages initiale, ses dialogues enlevés à faire rougir un Michel Audiard qui n’avait même pas encore commencé à faire parler de lui, et son utilisation des acteurs dans le cadre héritée du théâtre. Quand un manchot mystérieux peu aimable débarque dans un refuge bondé de personnalités exubérantes juste après que des coups de feu se soient fait entendre, et un peu avant l’arrivée de deux policiers recherchant un petit homme en noir, la suspicion et la tension monte. Et lorsque des événements étranges se produisent, avant que la cassette que détenait l’homme ne disparaisse, c’en devient insupportable, il faut aux personnes présentes connaître l’histoire de cet homme à qui il manque la main gauche.

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Et ce qui semblait commencer comme un huis-clos à la Dix petits nègres emmené par des dialogues virevoltants et des personnages truculents se meut en un conte effrayant, une histoire faustienne où un peintre accepte de vendre son âme pour acquérir talent, bonheur et amour. Interprété par Pierre Fresnay, la Main du Diable évolue constamment, n’est jamais vraiment là où on l’attend, et se renouvelle régulièrement, trois qualités indispensables souvent absentes des films récents. Choisissant l’ellipse quand on attendait une gradation, préférant les réactions surprenantes aux répercussions attendues, il confronte ce peintre raté tenté par le succès à une des plus belles et originales incarnations du Diable. Retors, sadique, mais aussi bonhomme et pince sans rire, il effraie autant qu’il amuse, et mène la vie dure à son antagoniste, le poussant à choisir entre la médiocrité ou la damnation éternelle, une somme d’argent qui augmente de jour en jour où l’âme de sa propre femme, avec une malice et un plaisir vorace qui n’appartient qu’à lui.

Jusqu’à une dernière bobine qui assume définitivement et merveilleusement sa filiation avec le théâtre, dans une accumulation de « flashbacks » tout en jeux d’ombres et décors de carton pâte, et ce malgré un final un peu expéditif qui, s’il reste bien mené et logique, tranche un peu avec la progression exemplaire du reste du métrage.

La Main du Diable s’avère un excellent film, intelligent et toujours en mouvement, qui devrait pouvoir contenter le plus réfractaire des cinéphiles anti-âge, ne serait-ce que pour les duels verbaux entre Pierre Fresnay et l’élue de son cœur Josseline Gaël.

 

La banane aux lèvres (je dis ça aussi parce qu’il me restait une banane à manger dans mon sac), je me dirige vers les trams, espérant ne pas attendre un temps fou, à cette heure indue (22h15 quand même…) où les transports en commun ne passent que toutes les demi heures.

Et bien non seulement j’ai attendu 20 minutes, mais en plus la présence des contrôleurs, à deux doigts de me gauler (oui, je suis un pirate, et je vous proute), m’a contraint à quitter la rame et à faire le chemin à pied jusqu’à mon humble logis. 40 minutes de marche, quoi de mieux pour donner envie de se reposer avant de recommencer à mater des films le lendemain ?

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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