avril 15, 2021

Interview Beaudour Allala

Bonjour ! Je vous remercie pour le temps que vous accordez à cette interview. J’ai lu votre roman La maison sur l’herbe amère, et j’ai été fascinée par cette histoire.

  • Sur votre roman :

Pourriez-vous résumer votre ouvrage aux lecteurs qui ne vous connaitraient pas ?

La maison sur l’herbe amère est un récit raconté par une adolescente vivant en zone rurale. Son père, éleveur porcin, croule sous les dettes et sous les incriminations des villageois puis, des médias, le rendant coupable de la pollution de la rivière située en contre-bas de sa porcherie.

Face à l’injustice de la société envers son père comme, envers elle-même, lorsqu’elle est désignée comme bouc émissaire au sein de son propre lycée, Annaëlle cherche à comprendre ce qui se joue dans les relations aux autres.

Le point de vue d’Annaëlle remet en cause le réel, souvent travesti par la télévision et par la seule conviction d’un groupe d’individus constitué sous forme de clan.

 Le livre questionne ainsi ce rapport au réel et le sentiment d’isolement qui dirige, immanquablement, vers une pente dangereuse si personne ne vient vous tendre la main.

Et, c’est la chute inattendue de l’histoire qui révèlera toute la complexité humaine lorsque cette dernière est en proie au déni du réel. Mais, comme toute conduite a un sens, Annaëlle n’a de cesse de chercher à comprendre les agissements des uns et des autres, tout au long de son récit, jusqu’à nous muer en enquêteur afin de nous inciter à revenir au début du livre pour le relire sous un nouvel angle.

Comment vous est venu le sujet de cette histoire ?

Le regard adolescent sur le monde m’a toujours intéressé car il est à la frontière du réel et de l’utopie. Mais c’est souvent la lucidité du monde qui rattrape les jeunes d’aujourd’hui et les déstabilise. Il me semble que nombreux sont ces jeunes qui ont cessé de rêver. D’où l’importance de lieux propices pour libérer leurs paroles et leurs créativités ; l’école n’étant pas toujours le lieu le plus adapté pour exprimer ses ressentis sensibles. Je trouve qu’il existe très peu d’institutions adaptées en France capables d’accueillir des jeunes en crise identitaire voire en souffrance psychique. Et, d’où qu’ils viennent, ces jeunes, qu’ils aient les pieds posés sur de l’herbe ou sur du bitume, ils sont tous en construction identitaire. Je m’étais déjà intéressée aux jeunes vivant en banlieue, au travers d’un documentaire : « Les gavroches de banlieue » et dans « La petite Zohra rouge » mon second roman, c’est pourquoi, il me tenait à cœur de raconter, également, la vie d’une adolescente vivant en zone rurale dont les conditions de vie sont toutes aussi rudes et ignorées.

Aviez-vous déjà choisi d’en faire un roman court ou avez-vous écrit sans vous soucier de la longueur du texte ?

Je ne me soucis jamais de la longueur du texte mais il est vrai que je cherche à aller à l’essentiel pour ne pas m’attarder dans des descriptions inutiles, si elles ne contribuent pas à apporter des éléments concrets sur la psychologie et l’action des personnages. D’ailleurs, je pense que l’impact d’une chute dépend de la longueur d’un récit. Pour la maison sur l’herbe amère, le tempo amenant vers la chute finale correspondait, à mon sens, à l’équivalent de 120 battements de pages…

Qualifiez-vous votre texte de roman court, novella ou nouvelle ?

Certainement un roman court. Mais, peu importe, le format, si le lecteur ne lâche pas l’ouvrage pour se rendre jusqu’à l’impact final, c’est le plus important.

Aviez-vous pensé à la chute avant d’écrire l’histoire ?

Non, la chute m’est venue après coup, comme une évidence lorsque je suis arrivée à la moitié du manuscrit. C’est l’atmosphère du texte et la personnalité de mon personnage principal, Annaëlle, qui m’a inspiré cette fin.

Pourquoi la condition des paysans vous importe-t-elle autant ?

Ce n’est pas tant la condition des paysans qui m’intéressait mais bien davantage la vie de ces gens anonymes, souvent livrés à eux-mêmes, dans des zones reculées et qui ont le sentiment d’être devenus invisibles dans une société qui les ignore voire les méprise.

Quels messages souhaitiez-vous faire passer via ce texte ?

Lorsque j’écris un ouvrage, je ne cherche pas à faire passer un message en particulier mais surtout des émotions, des sensations qui amèneront chaque lecteur à adopter un regard différent sur d’éventuels préjugés tenaces. Chaque lecteur devrait trouver, je l’espère, ce qui le relie à la souffrance et à l’espoir de mes personnages.

Est-ce douloureux d’écrire un ouvrage sur des sujets aussi sensibles ?

Ce qui est douloureux, c’est surtout de ne pas parvenir à bien écrire sur des sujets aussi sensibles et de passer à côté des émotions que je voudrais susciter chez le lecteur.

Comment vous êtes-vous préparée psychologiquement à l’écriture de ce texte ?

Je ne me prépare jamais vraiment « psychologiquement » car c’est le cœur de mon métier d’être préparée à écouter les autres et à imaginer des histoires basées sur des faits réels. (Je suis psychologue et, à mes heures, réalisatrice de documentaire).

Comment avez-vous choisi la maison d’éditions susceptible de vous suivre dans cette aventure folle ?

J’ai adressé mon ouvrage aux éditions des tourments car ils sont ouverts aux histoires qui frôlent le fantastique tout en restant ancrées dans le réel.

Avez-vous attendu longtemps avant d’être éditée ?

Mon premier roman « La valse des infidèles » a été remarqué en 2012 et édité en 2013 par Chloe Des Lys. Editer est difficile mais d’autant plus lorsque l’on court après 36 lièvres à la fois comme moi. Comme je n’écris pas tous les jours, du fait de mes multiples activités, je ne me suis pas concentrée à 100 % sur ce beau métier de romancier/écrivain que je considère le plus beau métier du monde.

Comment avez-vous construit vos différents personnages ? Quelles ont été vos inspirations ?

Mes personnages se construisent toujours sur des personnes rencontrées dans ma vie mais la fiction les habille d’un autre costume plus adapté à la narration.

Avez-vous également vécu une adolescence difficile, à l’image de l’héroïne ?

Mon adolescence n’a été que questionnement et combat pour tenir debout et avancer, avec ce sentiment de liberté, dans un monde qui nous somme de choisir, une place, un camp.

Certains de vos lecteurs se sont-ils attendus à la fin magistrale de votre roman ?

A ce jour, je suis agréablement surprise de constater que très peu de personnes ont réussi à déceler la fin de l’histoire, sauf peut-être une personne ou deux ayant lu, au préalable, les critiques de blogueuses littéraires annonçant des pistes d’indices jalonnant l’ouvrage. Quoi qu’il en soit, il semble que l’effet de la chute a été bouleversant pour beaucoup…

Quel est votre secret pour écrire un ouvrage aussi impactant ?

Merci, mais on ne sait jamais si notre livre sera impactant jusqu’à ce qu’on nous en face un retour ! Pour que le lecteur se sente percuté par le récit, je pense que c’est un ensemble, avant tout lié au style d’écriture puis par le point de vue adopté. Savoir bien choisir la première phrase et la dernière phrase du livre me semble important. Ce qui permet, en quelque sorte, d’hypnotiser le lecteur jusqu’à la dernière phrase qui permettra un réveil plus ou moins saisissant…

L’écriture de ce texte vous a-t-elle pris du temps ?

Comme je n’ai pas de discipline de travail particulière, en raison de mes activités de psychologue et autres, je tente de sauver du temps, le soir, durant les vacances, ou quelques dimanches… Pour la maison sur l’herbe amère, je pense raisonnablement pouvoir dire qu’il m’a fallu un an d’écriture…

Avez-vous dû effectuer des recherches pour l’écriture de ce roman ?

Oui, notamment concernant le fonctionnement d’une porcherie et d’un élevage porcin…

Avez-vous voyagé/vécu aux endroits décrits dans le livre ?

Oui, j’ai effectué des repérages pour un documentaire en lycée agricole dans des zones rurales en Creuse.

Quel rôle jouent les médias dans votre histoire ?

Les médias, c’est le monde projeté sur la fenêtre d’un écran de télévision bien plus souvent ouverte que celle qui donne sur la nature environnante. Que l’on vive en banlieue ou en zone rurale, la télévision peut nous être salvatrice lorsqu’elle cherche à nous informer mais rapidement devenir répréhensible lorsqu’elle cherche à nous tromper et, dans le cas, de la famille de la maison sur l’herbe amère, à stigmatiser…

Pourquoi les femmes sont-elles davantage présentes que les hommes dans votre ouvrage ?

Je n’ai pas ce sentiment que les femmes soient plus présentes dans cet ouvrage. Le père, Azel Gralon, l’ami Afghan Mashal et Pierrot le fou sont tout aussi importants mais il semble que ce soient les femmes, dans ce combat d’exister qui ont davantage ému les lectrices et lecteurs…

Sur vous :

Quels sont vos projets pour le futur ?

Je suis sur deux autres romans dont l’un est plus avancé que l’autre : « Zucker le nain » et « Ma route ne sera pas la tienne ». Zucker le nain est un roman à la chute également inattendue qui se déroule dans le monde féroce du travail, au cœur du quartier d’affaires de la Défense.

Ma route ne sera pas la tienne, un roman centré sur une adolescente vivant dans un quartier construit non loin de l’ancienne usine Citroën et dont le père est ouvrier OS. La vie de cette adolescente sera bouleversée par un inattendu, révélé, encore une fois, à la fin de l’ouvrage…

Vous aurez compris que j’écris toujours avec l’idée d’une chute percutante à la fin du récit…

Etes-vous écrivaine à plein temps ?

Non, sincèrement, j’aimerais pouvoir me qualifier d’écrivaine, mais peut-être qu’à force de persévérer et de m’y concentrer davantage, cela viendra un jour…

Quels conseils donneriez-vous à un jeune auteur qui veut se lancer ?

Opiniâtreté ! C’est en écrivant qu’on devient auteur.  Mais, j’ai conscience qu’écrire est un acte solitaire et qu’il est difficile de tenir des heures devant des pages à noircir de lumière. Mais si nos personnages sont suffisamment vivants, nous ne sommes plus longtemps seuls. Et, si votre livre attire les lecteurs, ils viendront vite peupler votre solitude d’écrivain.

Ecrire est-ce difficile ?

Oui, à mon sens, écrire est difficile, surtout lorsqu’on a le sentiment de ne pas avoir les bagages pour y parvenir. Mais aussi parce qu’on peut écrire de mille façons.

Une écriture originale, c’est tout simplement puiser, dans son être profond, l’unicité parmi l’universalité.

Comment avez-vous appris à écrire ?

Je crois que l’on n’apprend pas vraiment à écrire. J’ai toujours eu ce complexe de ne pas avoir pu suivre d’études littéraires. Autodidacte et ayant poursuivi des études sur le tard et même lu des livres sur le tard, j’ai le sentiment que c’est une nécessité impérieuse que d’écrire comme je le fais. Cela me permet de m’extraire un temps d’une lucidité parfois pesante dans mon métier et de créer un autre univers d’audace poétique.

Qu’aimez-vous dans l’écriture ? Pourquoi écrivez-vous ?

Ce que j’aime dans l’écriture c’est qu’elle est capable de faire naître tout un imaginaire projeté personnellement dans votre esprit, tout en suscitant des sentiments, sensations, émotions qui provoquent le sentiment d’être vivants.

L’écriture vous fait quitter le monde, un temps, pour tenter de le faire quitter à d’autres lorsqu’ils vous liront. Et, c’est ce choix libre de sortir du monde, en apesanteur, et d’y revenir lorsqu’on le souhaite qui est le plus passionnant.

Quelles sont vos habitudes d’écriture ?

C’est bien là mon problème, si je puis m’exprimer ainsi. Il me faudrait des astreintes pour m’adonner à l’écriture au moins tous les jours. Mais je n’ai pas à me plaindre, je suis psychologue libérale et une très faible consommatrice de biens matériels, donc dès que j’ai de quoi subvenir aux besoins de ma petite famille, je bloque mon agenda et je me concentre sur mes écrits.

Avez-vous toujours souhaité écrire ? Comment cette passion/envie vous est-elle venue ?

Oui, dès l’âge de 5 ans, lorsque j’ai découvert que former des lettres puis des mots pouvaient permettre de raconter des histoires qui émerveillent les autres. Après, en grandissant, c’était le seul moyen à ma disposition pour vivre ma vie de manière romanesque et moins terre à terre.

Quels sont vos rêves/ambitions pour la suite de votre carrière d’écrivaine ?

Mon rêve est de pouvoir être encore édité par des maisons d’éditions pour permettre à de futurs lecteurs de trouver mes ouvrages et les lire, encore et toujours jusqu’à ce que mes vieux os ne puissent plus tenir un stylo. Ma tête sera ainsi préservée de tout vieillissement prématuré ! Car écrire c’est aussi accepter d’avancer vers l’imprévisible et l’inéluctable…

Lisez-vous beaucoup ? Quels sont vos auteurs préférés ?

Je ne sais pas si je lis beaucoup sincèrement. Je devrais lire bien davantage, mais entre les ouvrages scientifiques de ma profession, les essais et les romans, je tente de faire un cocktail de connaissance qui me correspond. Mes auteurs préférés restent Stefan SZWEIG, Christian BOBIN, TOLSTOI, Jack LONDON… Mais je peux aussi découvrir et aimer Amélie NOTHOMB, Bernard QUIRINY, FERRANTE ou d’autres contemporains très intéressants.

Je vous remercie pour ces réponses enrichissantes qui, je l’espère, donneront envie aux lecteurs de vous suivre et de découvrir votre ouvrage incroyable ! Bon courage pour la suite.

Propos recueillis par Lildrille

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