janvier 19, 2021

Sonatine

De : Takeshi Kitano

Avec Takeshi Kitano, Aya Kokumai, Tetsu Watanabe, Masanobu Katsumura

Année : 1995

Pays : Japon

Genre : Thriller

Résumé :

Bras droit du chef yakuza Kitajima, Murakawa est un homme brutal, éliminant froidement ceux qui se dressent en travers de sa route. Sans pitié, mais aussi sans passion, il aspire à une nouvelle vie. Appelé sur l’île d’Okinawa, il part avec ses hommes pour venir en aide au clan Nakamatsu en guerre contre le gang rival Anan.

Avis :

Peu de réalisateurs peuvent se targuer de s’affranchir des genres cinématographiques avec autant de brio que Takeshi Kitano. L’homme aime prendre à contrepieds son public. On le retrouve ainsi là où on ne l’attend pas. Des digressions philosophico-comiques de Jugatsu à la romance d’A Scene at the Sea, il prouve que son talent ne se cantonne pas à un registre unique. Toutefois, sa patte artistique et son sens de la mise en scène demeurent facilement identifiables. Des prises de vue au montage, sans oublier l’exposition des protagonistes ou la qualité de la photographie, tout est soigneusement calibré pour offrir des métrages singuliers qui présentent plusieurs niveaux d’interprétation.

S’il s’agit de son quatrième long-métrage, Sonatine marque sa révélation (et sa consécration) en Occident, notamment à l’occasion du festival de Cannes 1993 et, surtout de l’édition 1995 du festival de Cognac. En l’occurrence, il renoue avec le film de yakuzas qu’il avait abordé avec Violent Cop, puis effleuré dans Jugatsu. Ici, il passe du côté des antagonistes afin de découvrir une autre facette de la violence qu’il avait jusque-là exposée. En écho à ses deux premiers projets, Takeshi Kitano tente de concilier les deux points de vue précédents. On y retrouve de l’absurdité et de la passivité, même si ces considérations amalgamées prennent des atours différents.

L’accoutumance des individus à la violence débouche sur un comportement désabusé, lassé par des événements d’une rare banalité dans leur quotidien. Preuve en est avec ces bagarres inopinées qui suscitent l’indifférence de leurs pairs ou de l’impassibilité permanente de Murakawa. À l’image du réalisateur et des personnages, le décalage se traduit aussi par des angles de caméras excentrés et des hors-champs où le spectateur se sent en dehors des réalités. Les visages fermés précèdent à des fusillades expéditives. Les affrontements sont rares et abrupts. On y retrouve cette propension à filmer les causes et la résultante plutôt que l’acte en lui-même. Une démarche similaire à ce que l’on avait déjà pu apprécier dans Violent Cop.

De prime abord, on a l’impression que le cinéaste fournit un effort plus conventionnel, moins anticonformiste que ce qu’il a pu entreprendre auparavant. La narration suit une trame plus distincte. Bien que globalement antipathiques, les personnages profitent d’une caractérisation plus fouillée, tandis que l’enchaînement des faits gagne en rigueur. C’était sans compter une singularité qui survient après une exposition assez implacable du milieu mafieux. Dès lors, le récit tranche avec le côté urbain, les traditions et la hiérarchie sociale qui régit le monde des yakuzas. Cette mise à l’écart forcée s’avance comme une marginalisation plus ou moins avouée sur les côtes nipponnes.

On retrouve alors ce cadre qui avait tant fasciné avec A Scene at the Sea ; la tonalité picturale en moins. L’océan fait office d’arrière-plan qui symbolise avec toujours autant de force la volonté de s’évader. Un tel besoin découle du quotidien, de sa violence ou encore de ses obligations. Pour cela, la villégiature n’est pas uniquement géographique. Les conflits intestins cèdent la place à des blagues potaches. Les bagarres et les exécutions se métamorphosent en des chorégraphies iconoclastes sur le sable, renvoyant à un certain déterminisme au vu des mouvements et de la zone circonscrite. On a même droit à une transition progressive avec une séance de roulette russe aux règles détournées.

Le fait de renouer avec des jeux enfantins évoque une forme d’insouciance regrettée. Celle qui se délite au passage à l’âge adulte. L’intrigue fait de l’attente un privilège qui permet d’apprécier l’instant présent, de délaisser ses responsabilités et, surtout, sa peur. Un ressenti que Murakawa avoue à demi-mot et laisse entrevoir des failles psychologiques plus subtiles qu’escomptées. Sous couvert de cette contemplation, la situation initiale évolue en filigrane, toujours en dehors du champ et du point de vue principal. Une manière de signifier que la vie poursuit son chemin, même quand on choisit de l’ignorer. Ce qui amène inévitablement à répéter les mêmes actions. Là où la connotation cyclique présentait les traits du fatalisme avec Jugatsu, elle prend ici des apparats de délivrance avec la tonalité tragique qui la définit.

Au final, Sonatine s’avance comme l’aboutissement d’un propos initié avec Violent Cop sur la violence, la société japonaise et, plus largement, sur le sens de l’existence. Entre nihilisme et poésie, Takeshi Kitano entretient avec force ses contradictions qui rendent son style si particulier, si intéressant à appréhender. Entre jeux et crimes, ville et campagne, dépression et enthousiasme, les thématiques brassées font preuve de complémentarité et d’audace. Elles fournissent un métrage qui, une fois de plus, tord les attentes de son public pour l’amener sur des chemins de traverse inexplorés en matière d’iconographie cinématographique. Une œuvre originale dont certaines occurrences lui confèrent un caractère shakespearien.

Note : 17/20

Par Dante

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