décembre 2, 2020

A Scene at the Sea

Titre Original: Ano Natsu, Ichiban Shizukana Umi

De: Takeshi Kitano

Avec Kuroudo Maki, Hiroko Oshima, Sabu Kawahara, Toshizo Fujiwara

Année: 1991

Pays: Japon

Genre: Romance

Résumé:

Un jeune éboueur sourd-muet se prend d’une passion obsessionnelle pour le surf. Soutenu par le regard protecteur de sa fiancée, sourde-muette comme lui, le jeune homme progresse, d’apprentissages éprouvants en compétitions harassantes, jusqu’à ce que la mer les sépare.

Avis :

En l’espace de deux longs-métrages, Takeshi Kitano s’est imposé comme un cinéaste singulier à plus d’un titre, qui n’hésite pas à multiplier les paradoxes et bousculer les a priori du public. Entre une violence incongrue, une narration totalement alambiquée, et des personnages iconoclastes, Violent Cop et Jugatsu sont de formidables pieds de nez aux conventions ; qu’elles soient cinématographiques ou morales. Sous le prisme des fulgurances d’une mise en scène débridée, ces histoires enchaînent des situations ubuesques et des instants de contemplation, prompts à insuffler des élans poétiques, voire oniriques.

Avec A Scene at the Sea, Takeshi Kitano tranche avec ses deux précédentes productions et leur violence exacerbée. Entre comédie dramatique et romance, ce troisième effort s’immerge dans un quotidien morne, renvoyant à la condition précaire du pompiste de Jugatsu. Le réalisateur poursuit alors le cheminement de sa réflexion sur la marginalité au sein de la société japonaise. Cela tient au statut social, à la profession, mais aussi à un « handicap » qui tend à faire de la différence un frein, une impossibilité d’accéder à de plus hautes considérations. En l’occurrence, elle se traduit par le fait que les deux protagonistes soient sourds-muets.

Cette particularité présente de nombreuses subtilités au sein de l’intrigue. À commencer par une incompréhension mutuelle qui découle de rencontres fortuites. La moquerie des uns résonne de l’impassibilité des principaux intéressés. On n’entend guère les critiques et les réserves de la société. Il émane de leur comportement une tendresse évidente, mais surtout une candeur qui ajoute une note pleine d’insouciance, propre à l’enfance. A Scene at the Sea n’est pas tant un film sur le surf que sur les relations de couple, l’amitié ou l’accomplissement d’un rêve. Là encore, on distingue un onirisme explicite, soutenu par une réalisation picturale à souhait.

Cela passe par un cadrage majoritairement fixe qui affiche un esthétisme des plus soigné. Preuve en est avec les mouvements perpétuels de l’océan, le relief des vagues, les plages de sable noir de la côte nippone ou encore des tenues « flashy » des protagonistes. Le jeu des contrastes se confronte à une épure particulièrement représentative du monde maritime et de la fascination que l’on peut y porter. Comme pour ses autres réalisations, Takeshi Kitano retranscrit une image brute, parfaitement cohérente au vu de certaines occurrences improvisées qu’il se plaît à insérer dans ses histoires et lors du tournage.

De fait, la simple découverte visuelle du film pourrait se suffire à elle-même, offrant une expérience universelle pour tous les publics, y compris les personnes malentendantes. Dans ces conditions, les échanges sont circonspects, tandis que les rares dialogues font preuve de minimalisme. Malgré la présence des plans fixes précédemment évoqués, le montage se révèle fluide, instillant une rythmique à double sens. À l’instar des vagues qui s’échouent sur le rivage, l’évolution de l’intrigue et des protagonistes suit un cheminement aléatoire, bien éloigné de tout déterminisme. La finalité a beau être la même, la progression diffère selon les sentiments et les réactions sur l’instant.

Il en émane une prise de conscience graduelle où le désir d’évasion se fait de plus en plus prégnant au regard des responsabilités du quotidien. Celles-ci s’effacent avec l’étiquette sociale et le handicap, qui n’est ni un atout ni une faiblesse. Juste une part intégrante des protagonistes qui parviennent à s’en affranchir. C’est peut-être sur ce point que le film touche et émeut son public. Savoir raconter une histoire sans artifice ni subterfuge, sans enclaver les individus dans des poncifs sociétaux absurdes. Le plus grand tour de force de Takeshi Kitano est sans doute de réussir à tisser une intrigue humaine, critique et enchanteresse dans sa conception de la vie.

Au final, A Scene at the Sea s’avance comme une œuvre simple et sensible qui montre un autre visage de son réalisateur. Takeshi Kitano y déploie des trésors de mise en scène pour suggérer, émouvoir, attendrir et, de temps à autre, amuser le spectateur. S’il demeure un brillant cinéaste, on devine surtout l’homme qui s’exprime à travers ce film. La continuité tient dans les thématiques abordées et les réflexions qui en découlent ; pas dans le genre ou l’histoire dépeinte. Ici, la violence cède la place à une bienveillance guère simulée. Le surf n’est pas l’élément central, mais le déclencheur d’une profonde envie d’évasion. Un film qui présente une parenthèse, non dans la carrière du metteur en scène, mais dans l’insipidité de la réalité, comme s’il se trouvait en dehors du temps et invitait le public à en faire de même.

Note : 18/20

Par Dante

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