novembre 30, 2020

L’Abominable – Dan Simmons

Auteur : Dan Simmons

Editeur : Robert Laffont

Genre : Fantastique

Résumé :

En 1924, la course pour parvenir au plus haut sommet du monde s’interrompt brutalement suite à la terrible disparition des célèbres alpinistes George Mallory et Sandy Irvine. L’année suivante, trois hommes – un poète britannique vétéran de la Grande Guerre, un guide de montagne français et un jeune idéaliste américain – tentent à leur tour leur chance. Mais quelqu’un, ou quelque chose, les poursuit, et, à 8 500 mètres d’altitude, alors que l’oxygène vient à manquer, l’expédition vire bientôt au cauchemar.
Qui est à leurs trousses ? Et quelle vérité se cache derrière les disparitions de 1924 ? Tandis qu’ils poursuivent leur ascension jusqu’au sommet du monde, les trois aventuriers vont découvrir un secret plus abominable encore que toutes les créatures mythiques jamais imaginées.

Avis :

Sous forme de compte-rendu épistolaires ou d’intrigues romancées, l’alpinisme demeure une discipline qui a fait l’objet de nombreux ouvrages. Pour ne citer que quelques références, on peut évoquer La Mort suspendue, Premier de cordée ou encore Tragédie à l’Everest. Cette pratique suscite autant de l’admiration, de l’effroi, voire de la perplexité dans cette propension à risquer sa vie. Preuve en est avec des récits passionnés, comme Les Conquérants de l’inutile ou Montagnes d’une vie. À juste titre, on peut considérer les alpinistes comme les ultimes aventuriers, repoussant les frontières de la verticalité et du dépassement de soi.

Auteur aux multiples talents, Dan Simmons est tout aussi compétent pour tisser des trames purement fictionnelles que pour s’insinuer dans un contexte historique particulièrement réaliste. Ce fut notamment le cas avec Drood et, surtout, Terreur. Roman-fleuve qui revenait en détail sur le mystère de l’expédition Ross où les navires Erebus et Terror avaient disparu au cœur de l’Arctique. L’écrivain y dépeignait une fresque subtile à la croisée des genres ; entre histoire, aventures, horreur et survivalisme. Avec L’abominable, le contexte et la trame semblent emprunter les mêmes ingrédients. À commencer par la destinée tragique de l’expédition britannique à l’Everest de 1924.

Pour rappel, les tentatives de conquête de l’Everest se sont toutes conclues par des échecs cuisants jusqu’à la première ascension réussie en 1953. Les difficultés d’accès, les conditions météo, le manque d’oxygène et le matériel sont autant de facteurs qui justifient de vains efforts. À cela s’incorpore un élément mythologique ancré dans l’imaginaire collectif qui, depuis, a été véhiculé bien au-delà des frontières du Népal ou du Tibet. Les allusions sont assez explicites, mais demeurent circonspectes au vu de la densité du texte. De même, ce qui semble être le cœur du sujet fait l’objet d’un scepticisme clairement affiché au fil des pages.

L’auteur joue pourtant la carte du mystère en se mettant en scène dans une pseudo-genèse de son projet d’écriture. Le procédé reste relativement dispensable puisqu’il ne contribue guère à instaurer le contexte du roman. D’ailleurs, l’atmosphère se suffit à elle-même à bien des égards. La construction narrative se montre très patiente pour dépeindre les investigations des protagonistes. Ceux-ci essaient en effet de réunir tous les éléments en mesure de les aider à lancer des recherches au cœur de l’Himalaya. Entre deux séances de varappe, les personnages gravitent dans des milieux autrement plus hostiles, faits de mondanités ou, le cas échéant, d’une montée des extrémismes dans l’Allemagne des années 1920.

La partie historique est parfaitement retranscrite et présente une ambiance particulièrement immersive, même si de nombreux passages tendent à un statisme prompt à des échanges pleins d’aménité. S’ensuivent un entraînement assez drastique et une préparation tout aussi méticuleuse. Sur ce point, L’Abominable se montre particulièrement fouillé en matière de documentation. Il est vrai que l’aspect technique peut rebuter une frange du lectorat. Toutefois, ce réalisme a un véritable intérêt dans l’intrigue, car il vient justifier les choix qui déterminent l’orientation de l’expédition. Quant aux séances d’escalade, elles sont remarquablement maîtrisées.

Il n’est guère simple de dépeindre la sensation de vertige, la difficulté d’une ascension ou le risque de chute. Dan Simmons démontre une aisance évidente à rendre ces séquences particulièrement éprouvantes avec des descriptions saisissantes, fluides et très explicites dans ce qu’elle suggère. À savoir, la dangerosité du périple conjuguée à la magnificence du cadre ; cela sans compter l’hostilité de ce dernier, bien entendu. On peut également saluer une multitude de détails qui viennent parfaire l’organisation logistique, la préparation du matériel et l’appréhension de l’alpinisme selon chaque individu.

On apprécie aussi l’intégration des croyances des sherpas et la visite du monastère bouddhiste qui donne lieu à une séance de bénédiction et un enterrement « saisissant » connu sous le nom d’inhumation céleste. L’évocation des rites et du bestiaire mythologique forme une parenthèse empreinte de mysticisme plus que bienvenue, car elle prépare le terrain à l’exploration du territoire du yéti. L’existence de démons ou d’hommes des montagnes se répète à plusieurs reprises, comme une sorte de mantra prompt à nous préparer à une découverte qui dépasse l’entendement. Pourtant, il s’agit de la plus grande déception du roman.

Au vu de la structure en trois parties, on escompte que les deux premières soient allouées à la mise en place, puis à l’ascension en montagne. Tout comme le titre du roman, le dernier tiers s’intitule également L’Abominable. Dès lors, on pourrait s’attendre à des phénomènes étranges, de furtives présences derrière les rideaux des tempêtes de neige. L’auteur a parfaitement réussi l’exercice dans Terreur où le Tuunbaq surgissait régulièrement, rendant la survie d’autant plus âpre. Même s’il n’est pas question de retrouver une intrigue similaire au film Le Redoutable homme des neiges, L’Abominable se distingue par… l’absence de son principal antagoniste.

Cela peut paraître improbable. Il n’en demeure pas moins qu’il reste seulement un sujet de discussion, une vague évocation et une tout aussi évasive interprétation lors de certaines attaques en fin de parcours. Au lieu de ça, il faut se contenter d’un récit qui s’oriente vers une sombre affaire d’espionnage international, prologue incertain à la Seconde Guerre mondiale. L’idée détonne et pas forcément dans le bon sens du terme, car elle est inopportune et mal intégrée à l’intrigue. Pire que cela, le dénouement délaisse un sentiment d’inachevé où l’on ne peut s’empêcher que la montagne a accouché d’une souris, littéralement.

Au final, L’Abominable laisse une impression mitigée. La majeure partie du récit s’avère une réussite indéniable dans la présentation de l’alpinisme, les descriptions techniques des ascensions, la caractérisation des personnages ou encore la reconstitution historique. L’auteur alterne avec habileté la sensation d’émerveillement propre à de majestueux panoramas et les épreuves qui la précède. Ce sentiment d’accomplissement ne concerne pas la dernière ligne droite du présent roman, un peu comme si l’on chutait inopinément à quelques mètres du sommet. La déception ne se résume pas uniquement à l’absence du yéti de manière explicite, mais plutôt à cet enrobage narratif et marketing qui augure de certaines promesses sans les tenir. Surprendre le lecteur n’est jamais un mal, le tromper et le frustrer demeure, en revanche, une tout autre histoire…

Note : 13/20

Par Dante

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