décembre 2, 2020

Jugatsu

Titre Original : 3-4x Jugatsu

De : Takeshi Kitano

Avec Takeshi Kitano, Yurei Yanagi, Dankan, Edamame Tsumami

Année : 1990

Pays : Japon

Genre : Policier, Action, Comédie

Résumé :

Jeune pompiste et joueur de baseball empoté, Masaki répond aux injures d’un client yakuza par un coup de poing maladroit aux lourdes conséquences. Pour sauver la face et la réputation de son clan, l’offensé revient quelques jours plus tard en menaçant d’incendier la station-service. Terrorisé, Masaki part à Okinawa en quête d’une arme.

Avis :

Takeshi Kitano fait partie de ces metteurs en scène connus de tous les cinéphiles, mais dont l’œuvre, une fois abordée, décontenance à bien des égards. Sans doute est-ce dû à son passé d’anciens comiques, toujours est-il que le réalisateur aime prendre à contrepieds son public. Avec Violent Cop, il repensait les codes du polar noir sans pour autant s’insinuer pleinement dans le genre. Et c’est précisément ce qui définit le cinéma de Takeshi Kitano, surtout pour ses premiers métrages : l’incapacité à catégoriser son travail. L’homme s’affranchit si bien des fondamentaux du 7e art qu’il ne peut laisser indifférent ; en bien, comme en mal. Jugatsu demeure l’un des exemples les plus représentatifs de sa propension à créer de véritables OCNI (Objet Cinématographique Non Identifié).

Pour son deuxième film, Takeshi Kitano confirme sa volonté d’adopter une réalisation anticonformiste. D’emblée, le récit s’émancipe d’une structure narrative standard. Jugatsu ne s’appréhende pas avec une présentation des faits et des protagonistes qui, pour leur part, se confrontent à un évènement perturbateur. Les intervenants, comme le spectateur, sont déstabilisés d’une tout autre manière. Cela vaut notamment par sa progression lénifiante, quasiment apathique, qui ancre le scénario dans des cycles inextricables. L’une des thématiques récurrentes est l’incapacité à interagir sur son environnement et, par extension, sur l’orientation de son existence.

Là où un tel traitement pourrait rendre le rythme très redondant et « auteurisant », la caméra de Kitano capte des instantanés, apparemment sans grandes conséquences, pour servir son propos. L’aspect cyclique de certaines séquences se retrouve dans les comportements, les dialogues ou même des arrière-plans. À ce titre, le double passage du train en début de métrage est évocateur de cette approche. L’idée est de considérer la répétitivité comme un moyen d’action. Ce dernier se solde néanmoins par une finalité similaire, sauf lorsqu’on agit différemment. Cet élément déclencheur est généralement la violence. Pour rappel, dans Violent Cop, elle se paraît des atours de l’absurdité. Ici, elle se banalise.

Toute l’ironie tient alors à ce que cette même violence « débloque » provisoirement la progression avant de l’empêtrer à nouveau dans une nouvelle impasse. Elle renvoie par ailleurs à des séquences cocasses. Preuve en est avec la bagarre en deux temps dans le bar à karaoké qui constitue l’unique note musicale du film. On songe également à la scène de l’aéroport où l’un des principaux intéressés se promène avec une mitraillette emballée grossièrement dans du papier journal. Cela passe aussi par l’indolence des protagonistes, qu’ils soient au premier ou au second plan. Ils sont incapables de prendre la mesure de leurs actions ou des conséquences qu’elles entraînent. Un peu comme s’ils étaient piégés dans un rêve éveillé.

À ce titre, l’onirisme occupe une place prépondérante tout au long du film. L’enchaînement des environnements tend à confirmer cette impression par un style elliptique. Bien que le montage se révèle fluide, nanti de la même richesse symbolique que la réalisation, il n’y a pas forcément de cohérence dans l’évolution des faits. Les matchs de baseball, le travail à la station-service, le milieu mafieux tokyoïtes… Les instants de volupté à la plage succèdent à un cadre urbain étouffant. À certains moments, on songe brièvement à un road-movie chaotique. Là encore, on distingue plus une sorte de fatalisme qu’un déterminisme imposé par les carcans de la société.

Au final, Jugatsu s’avance comme une véritable expérience cinématographique. Tour à tour drôle, pathétique, brutal ou attendrissant, le second film de Takeshi Kitano recèle déjà tout ce qui vient définir son cinéma. Inclassable si l’on s’appuie sur des repères et des valeurs standards, son œuvre s’écarte de tout prosaïsme pour se complaire dans un délire très personnel. Ce qui caractérise habituellement un film « classique » vole en éclats. Il est vrai que l’ensemble se montre difficile d’accès. En de telles circonstances, on adhère ou pas à cette approche poétique paradoxale, où la candeur et l’idéalisme latents se heurtent à une réalité très nihiliste. Pour autant, il en émane une tonalité excentrique et saugrenue bienvenue. Jugatsu est avant tout un film d’ambiance doublé d’un exercice de mise en scène particulièrement soignée et travaillée.

Note : 15/20

Par Dante

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