octobre 1, 2020

Vorace

Titre Original : Ravenous

De : Antonia Bird

Avec Robert Carlyle, Guy Pearce, Jeremy Davies, Jeffrey Jones

Année : 1999

Pays : Etats-Unis

Genre : Horreur

Résumé :

Au cours du violent conflit qui opposa les Etats-Unis au Mexique, une sanglante méprise fit un héros du capitaine John Boyd, homme pusillanime et lâche. Son supérieur hiérarchique n’est pas dupe et l’envoie aux confins enneigés et sauvages du pays, dans une compagnie constituée de singuliers personnages: le commandant Hart, le docteur Knox, Cleaves, le cuistot et Georges, un éclaireur indien. John Boyd est entraîné dans une enquête par l’étrange Colqhoun, qui déclare que ses compagnons de voyage ont été victimes d’un militaire cannibale rendu fou par le froid et la faim.

Avis :

Entre les années 1970 et 1980, le film de cannibales a fait l’objet de nombreuses productions extrêmes, en particulier en Italie. Le contenu gore et choquant interrogeait sur les limites de ce que l’on pouvait filmer ou taire devant l’objectif de la caméra, renvoyant aux prémices d’un cinéma underground. Le thème a également été traité de manière réaliste avec Les Survivants où les rescapés d’un crash aérien sont contraints de se nourrir de cadavres. En raison de sa teneur, voire de son caractère tabou dans notre société, le cannibalisme reste un sujet subversif et dérangeant à sa simple évocation. Preuve en est avec certains thrillers et faits qui s’inspirent de tueurs en série tels que Jeffrey Dahmer. Avec Vorace, l’approche est différente, pour ne pas dire unique.

D’emblée, on distingue une véritable singularité à aborder l’intrigue sous l’angle du western horrifique. Certes, Vorace ne constitue pas un précédent dans le domaine. Face aux productions sporadiques restées confidentielles ou connues seules des amateurs, le mélange des genres trouve ici une résonnance particulière, car il bénéficie de moyens plus conséquents, sans compter l’originalité de son idée ambitieuse. N’en déplaise à des conditions de tournage difficiles et à la succession de trois réalisateurs derrière la caméra, le projet s’insinue dans un contexte historique houleux et obscur. Celui du développement des États-Unis et de son expansion vers l’ouest.

En premier lieu, cela permet de justifier l’hostilité de la nature environnante et le manque de ressources facilement accessibles. Qu’il s’agisse de caravanes de passage ou de forts, semblables à des îlots de civilisation perdus au cœur de la forêt, la survie est au centre de toutes les préoccupations dans un tel cadre. Aussi, la notion d’anthropophagie s’avance comme une solution extrême à la faim. À l’instar de cette introduction qui amalgame viande et corps mutilés, le rapport organique à la chair demeure au cœur du film d’Antonia Bird. Entre fascination et répulsion, il est le catalyseur des contradictions humaines ; disputées entre un instinct primaire et des repères moraux.

Le traitement est ici bien plus ambivalent qu’escompté. En de telles circonstances, il n’y a pas de bien ou de mal, mais un choix personnel qui découle d’une nécessité. On ressent alors toute la dualité entre les protagonistes et, de manière plus insidieuse, en leur for intérieur. Le refus de s’adonner au cannibalisme signifie-t-il nier sa véritable nature ou, au contraire, s’y abandonner ? Le traitement n’est pas sans rappeler le vampirisme. À ce titre, l’ensemble se pare d’une atmosphère surnaturelle avec l’évocation du Wendigo, mythe amérindien. Au-delà de la simple nourriture, la viande humaine est un vecteur de force physique et spirituelle, comme l’atteste la régénération « miraculeuse » après s’être sustenté.

La dichotomie ambiante se retrouve également dans la structure narrative où le film se déroule en deux actes. Le premier marque l’exploration de la forêt, la survie en milieu hostile à proprement parler. Le second se poursuit sous le vernis réconfortant de la civilisation avec une sorte de huis clos retranché au sein du fort. La manière d’appréhender l’intrigue implique que ce n’est pas le contexte qui vient prétexter le cannibalisme, mais l’individu lui-même. Bien plus que l’appétence bestiale, c’est le pouvoir de s’y adonner qui motive le comportement. D’ailleurs, le personnage incarné par Robert Carlyle (là encore, une double identité qui sous-tend une schizophrénie latente) l’atteste en évoquant une nouvelle forme de faim.

Au fil de certaines séquences, on distingue également un humour noir qui contraste avec leur violence ou leur tonalité dramatique. La traque au sein de la forêt, brève et néanmoins intense. Le repas au coin du feu pour tenter Boyd. La préparation du ragoût en présence de la future « contribution ». Autant d’éléments qui n’altèrent pas le propos, mais lui offrent une dimension toute singulière, presque légère face à la gravité des faits. L’ensemble est aussi soutenu par les formidables compositions de Michael Nyman et Damon Albarn. Celles-ci s’appuient sur une atmosphère délétère, le folklore local ou des intonations enjouées, voire discordantes à certains égards.

La portée politique est également vivace avec des monologues et des allusions pertinentes sur l’expansion des États-Unis et la conquête du continent nord-américain. On songe à la guerre américano-mexicaine entre 1846 et 1848, ainsi qu’aux velléités de croissance. Bien plus qu’une quête de richesse, cette propension au cannibalisme résonne comme un discours avant-gardiste sur le consumérisme. Dès lors, l’anthropophagie se rapproche alors de l’autophagie. Une allégorie significative de l’autodestruction qui renvoie à l’absurdité de notre condition, plus qu’à celle d’une conquête insatiable de nouveaux territoires. On reste constamment dans une relation ambiguë où la personnalisation de valeurs génère un rapport à la nourriture conflictuel. Décalé et pourtant justifié.

Au final, Vorace est un métrage étonnant, particulièrement corrosif dans ses propos et efficace dans sa narration et sa mise en scène. Outre une évocation de la période colonialiste retranscrite avec justesse, le film d’Antonia Bird dissimule une dualité permanente au sein de son intrigue ; qu’elle soit physique ou psychologique. Porté par une bande-son magistrale, un cadre immersif et un casting impliqué, Vorace est un western horrifique d’une qualité rare. Auréolé d’une influence surnaturelle, le scénario équilibre sa structure entre les différents genres et des occurrences toutes dissemblables. Il en ressort une évolution dynamique et variée, enrichie par un discours profond sur la condition humaine et la critique sociétale. En l’occurrence, la faim justifie les moyens, pour détourner une expression courante.

Note : 18/20

Par Dante

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