octobre 24, 2020
BD

Le Temps des Humbles

Auteurs : Désirée et Alain Frappier

Editeur : Steinkis

Genre : Historique

Résumé :

L’histoire se déroule au Chili. Soledad a quinze ans, Ricardo 18. C’est elle qui raconte. Il est membre du Mir, mouvement de la gauche révolutionnaire, elle est membre d’une fratrie de neuf frères et sœur issue d’un couple de paysans pauvres. Ils se rencontrent en août 1970 sur le campamento Rigoberto Zamora. Il est responsable de la toma, une occupation illégale de terrain sur laquelle se sont installées 360 familles dans l’espoir d’obtenir une maison. Elle fait partie des sin-casa, 60 000 familles vivant sous des tentes de fortune dans la périphérie de Santiago. Ils se marieront, auront deux enfants, s’impliqueront jour après jour dans les espoirs et les luttes de l’Unité populaire, mettant tout en œuvre pour défendre ce bref interstice conquis par les humbles. Leur histoire d’amour, portée par l’enthousiasme des mille jours de la présidence de Salvador Allende, prendra tragiquement fin avec elle.

Avis :

C’est en 2017, aux éditions Steinkis, que Désirée et Alain Frappier vont commencer leur travail autour du Chili. Avec Là où se Termine la Terre, les deux auteurs vont livrer un roman graphique percutant et poignant, évoquant en parallèle de la vie d’un garçon, l’évolution d’un pays en proie à une politique incertaine et à des manipulations géopolitiques menant le pays vers un mur. Un mur qui est éludé dans ce roman et qui va prendre toute sa grandeur dans un deuxième tome, Le Temps des Humbles, qui nous préoccupe aujourd’hui. Avec ce deuxième tome (mais qui peut être lu de façon indépendante), les auteurs se sont concentrés sur l’élection de Salvador Allende et ses mille jours de pouvoir. Prenant en parallèle l’histoire de Soledad, Le Temps des Humbles va montrer de façon claire et précise les manipulations des Etats-Unis pour faire taire l’Union Populaire et faire tomber un président jugé marxiste et trop pour le peuple. Passionnant.

Pas besoin d’être chilien pour être touché par ce roman graphique. Pas besoin non plus d’avoir des connaissances en géopolitique, puisque tout est expliqué dans l’histoire. L’intelligence des deux auteurs est d’être partie sur les traces de Soledad, une militante qui avait 15 ans à l’époque des faits. Ainsi donc, nous allons vivre ces trois années très denses aux côtés d’une jeune femme qui va se battre pour ses droits et qui va vivre une histoire d’amour fougueuse avec un militant humaniste. Cela va permettre de mettre de l’émotion dans le récit, mais aussi de mieux nous expliquer la vision des choses, car les deux auteurs ont fait un réel travail de fond. La documentation y est importante, la fin du bouquin nous explique certains points et nous explique même où vit Soledad aujourd’hui.

Ce chemin sinueux entre la vie de Soledad et l’évolution du Chili est incroyable à suivre. Les moments tendres, comme la rencontre avec Alejandro, l’arrivée des bébés, côtoient les passages très durs, avec des attentats, des poussées de l’extrême droite, ou encore des manipulations politiques de la part des Etats-Unis. Cette dichotomie permet de souffler par moment, car il y a un surplus d’informations, les auteurs voulant être le plus précis possible. De ce fait, malgré la surcharge d’acronymes, de faits divers, d’attentats, on va pouvoir souffler un peu avec Soledad et voir, surtout, les impacts que cela a sur la vie des gens. Car ici, tout nait d’une rébellion d’un peuple qui a faim et qui veut un logement. Les choses n’ont pas vraiment changé de nos jours et les riches sont plus riches et les pauvres, plus pauvres, au profit d’un système unilatéral.

A travers les pages du roman graphique, on va se rendre compte que le Chili est un pays vendu aux Etats-Unis. Et cela n’est pas étonnant puisque les ricains piquent le cuivre. Il faut donc que le pays garde une mainmise sur le pouvoir pour continuer son extorsion. Salvador Allende est érigé en héros par le peuple. Son programme est prometteur, mais il va décevoir en prenant pas de risques. C’est un réformateur et non pas un révolutionnaire. On apprend alors comment la Démocratie Chrétienne vire très vite à l’extrême droite. Comment les militants font des attentats et font croire que c’est le parti opposé le danger. Bref, il réside dans cet ouvrage une certaine violence qui va bien évidemment se terminer par le meurtre d’Allende par l’armée et le putsch d’un certain Pinochet.

Les dessins vont alors servir magnifiquement le propos. Ils seront simples, mais d’une redoutable efficacité. Les aplats de noir pour marquer la nuit sont parfaits, jouant avec les reflets de lumière. Les moments de tension sont souvent denses, avec des informations de partout, alors que les moments un peu plus éthérés sont plus aériens, plus espacés, laissant le temps à Soledad et au lecteur de souffler un peu. Il y a, dans ces planches, de la mélancolie qui s’en dégage. Une mélancolie qui flirte un peu avec un fatalisme sur le devenir du pays. Un pays sclérosé par une politique qui favorise les riches, quitte à faire crever de faim les pauvres. Le final, exprimé par le grand Luis Sepulveda, fait froid dans le dos, revenant sur les émeutes de 2019 à cause de la hausse du prix du métro, démontrant que finalement, rien ne change vraiment.

Au final, Le Temps des Humbles est un superbe récit. Malgré la masse d’informations pour celui qui ne connait pas du tout le Chili et ses organisations politiques, l’histoire s’avère passionnante. Entre géopolitique, attentats, manifestations, espoirs et désillusions, Désirée et Alain Frappier nous éclairent sur une période trouble d’un pays qui a tout pour être riche, mais qui s’est fait piller durant des années par le géant ricain et des hommes politiques corrompus jusqu’à la moelle. Un pays dont la situation n’est peut-être pas si éloignée de la nôtre, et tout cela pousse à la réflexion, et à une certaine humilité envers ses gens qui mènent des combats pour de meilleurs lendemains.

Note : 17/20

Par AqME

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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