janvier 16, 2021

Ecarlate – Philippe Auribeau

Auteur : Philippe Auribeau

Editeur : ActuSF

Genre : Fantastique

Résumé :

Providence, 1931. Une troupe de théâtre est sauvagement assassinée alors qu’elle travaillait à l’adaptation du roman La Lettre écarlate. Si la piste d’un ancien anarchiste italien semble évidente pour la police locale, l’équipe fédérale de Thomas Jefferson flaire des raisons bien plus obscures. Une ombre plane sur ce meurtre… et sur ceux qui mènent l’enquête.

Avis :

Lorsqu’on aborde l’œuvre de Lovecraft, on se confronte à un univers fantastique, dans tous les sens du terme. Jonchée d’êtres et de cultes innommables, l’exploration d’un des imaginaires les plus prégnants du XXe siècle débouche vers autant de merveilles littéraires que d’horreurs cosmogoniques. À travers un panthéon de créatures indicibles et de contrées toutes plus sinistres les unes que les autres, l’auteur de Providence offre une continuité et une cohérence mythologique dans ses histoires. Depuis, le mythe de Cthulhu et consorts ont fait l’objet de nombreuses versions, aussi bien sous forme de livres, de films, de musiques ou de jeux vidéo.

Avec Écarlate, on s’éloigne sensiblement des habituelles réappropriations dans le sens où l’on délaisse sciemment la tonalité fantastique précédemment abordée. Le roman de Philippe Auribeau est en effet un polar qui prend place au début des années 1930, à Providence. À ce titre, l’évocation de cette période bénéficie d’un cachet authentique, particulièrement soigné. Cela tient à cette atmosphère très caractéristique qui n’est pas sans rappeler l’ambiance d’un bon film noir. Le contexte s’appuie également sur les conditions de vie en Amérique après le Krach boursier de 1929, la ségrégation raciale qui règne à l’encontre des Noirs ou encore la prohibition.

Si l’affaire prend d’emblée un tournant inquiétant avec une scène de crime pour le moins sordide, on reste ancré dans une démarche classique pour mener à bien l’enquête. Cela tient à de multiples interrogatoires, des recherches fouillées sur le passif des victimes et des prévenus, sans oublier un travail de fond sur un éventuel mobile. En cela, l’intrigue se montre particulièrement méticuleuse. Elle propose un bon équilibre entre des phases d’investigation et des séquences plus dynamiques. Pour s’insinuer dans les strates criminelles de Providence, le fait d’afficher un trio hétéroclite permet d’explorer différents chemins de réflexion et de rendre les incursions d’autant plus pertinentes, voire percutantes, à certains égards.

La fluidité du style et la structure narrative maintiennent l’intérêt du lecteur. En ce sens, il est à noter une connotation sibylline avec La Lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne qui évoque une genèse auréolée de mystères, semblable à celle du Roi en jaune de Robert W. Chambers. Ici, même les pistes les plus modestes trouvent une résonnance dans la résolution de l’affaire. On apprécie également le changement d’ambiance entre les bas-fonds urbains et la découverte de la campagne du Massachusetts. À ce titre, l’incursion rappelle l’atmosphère qui se dégage du comics Providence. Cela se retrouve notamment dans l’hostilité des badauds et d’éventuels sombres secrets que dissimulent de vieilles bicoques. Au vu du texte général, le passage est furtif et pourtant il demeure l’un des plus saisissants du livre.

Dans ces conditions, l’aspect irrationnel de l’enquête ne tient qu’à de rares allusions. Si l’on devine des desseins occultes à travers le crime ou des hypothèses de mobile, la plongée dans le domaine du surnaturel est sporadique, voire anecdotique. En cela, elle peut constituer une déception si l’on s’attend à un récit uniquement développé dans ce genre. S’il est vrai que l’on aurait aimé une immersion progressive dans ces considérations, sous-tendant la folie latente des protagonistes, la présence en filigrane ne vient en rien ternir la qualité de l’intrigue. Il convient juste d’être averti de sa teneur pour ne pas être décontenancé par l’approche, surtout pour les puristes de Lovecraft.

Au final, Écarlate s’avance comme un polar historique qui ne manque guère d’originalité ni d’allant pour étayer son concept initial. Auréolé d’une atmosphère digne des plus grands films noirs, le roman de Philippe Auribeau se distingue également par sa palette de portraits, la rigueur de ses investigations et son histoire maîtrisée. La reconstitution de l’Amérique des années 1930, plongée en plein marasme économique après la crise de 1929, vient densifier cette incursion dans la criminalité de l’époque. Si l’on pouvait s’attendre à un aspect fantastique davantage appuyé, il n’en demeure pas moins un ouvrage à conseiller, que l’on soit amateur des écrits de Lovecraft ou non.

Note : 16/20

Par Dante

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.