Eraserhead

De : David Lynch

Avec Jack Nance, Charlotte Stewart, Allen Joseph, Jeanne Bates

Année : 1978

Pays : Etats-Unis

Genre : Fantastique, Drame, Horreur

Résumé :

Un homme est abandonné par son amie qui lui laisse la charge d’un enfant prématuré, fruit de leur union. Il s’enfonce dans un univers fantasmatique pour fuir cette cruelle réalité.

Avis :

Le cinéma, ce n’est pas seulement des histoires linéaires à regarder pour se détendre. Certains réalisateurs utilisent cet art pour faire passer des messages importants, des valeurs humanistes (en règle générale), mais aussi pour faire valoir des mouvements artistiques, prenant l’image comme une expérimentation à partager avec les spectateurs. Ainsi, certains films sont plus des œuvres abstraites que des histoires, des expériences sensitives uniques plutôt qu’un grand-huit divertissant. Le problème avec ces œuvres, c’est qu’elles touchent un public moins large et surtout, elles peuvent rester incomprises, voire même reniées par une partie du public qui y voit un mouvement élitiste et sans intérêt. Pourtant, éveiller les sens est aussi important qu’éveiller les consciences et parfois, sortir de sa zone de confort fait du bien. Mais ce n’est pas facile d’accès, et parfois, malgré une sensibilité accrue, on reste sur le carreau. Des films comme Under the Skin, Only God Forgives ou encore Eraserhead sont autant de partis pris différents mais qui ont un but commun, jouer avec l’image et les sens du spectateur. Et David Lynch affiche dès son premier film, en 1977 (1978 pour la France), une volonté de bousculer les codes et de mettre du non-sens dans un film étrange et glauque.

Et il est très difficile d’appréhender ce film qui, d’après son auteur, ne raconte rien et n’a pas vraiment de sens, si ce n’est de marquer les esprits avec des images et une mise en scène expérimentale. Le film débute d’ailleurs par un long silence, où l’on va voir une sorte de planète se fissurer et accoucher d’une sorte de créature longiforme et gluante. En surimpression, on va voir la tête du « héros » avec diverses expressions qui peuvent aller de la peur à l’étonnement. Par la suite, toujours dans un silence occulte, on va suivre cet homme qui rentre chez lui, puis qui va aller voir sa petite amie chez ses parents, puisque c’est la voisine, mystique à souhait, qui lui annonce cela. En débarquant dans la famille, on va assister à des scènes qui mettent très mal à l’aise, avec des gens qui vont des crises de nerfs, un père de famille très étrange et des mini-poulets rôtis plein de sang. De là, Henry va apprendre qu’il est le père d’une étrange créature dont on ne sait si c’est un vrai bébé ou pas. Alors que sa compagne ne supporte plus les nuits blanches, Henry s’enferme dans une sorte de cauchemar au fur et à mesure qu’il doit s’occuper de cette créature qui est supposée être son fils. Comme on peut le voir, le scénario est alambiqué, pour ne pas dire perché. David Lynch le dit lui-même, il ne faut pas chercher à comprendre et Eraserhead se vit plus comme une expérience sensitive que comme une véritable histoire avec un début et une fin.

Et d’un point de vue formel, il est vrai qu’Eraserhead est un véritable petit exploit. David Lynch profite de sa liberté de création pour fournir un film expérimental où tout, ou presque, confine au surréalisme. Que ce soit dans les décors, le grain du noir et blanc, les scènes de cauchemar ou rêvée avec du chant et cette étrange femme aux joues surdéveloppées, tout respire l’art. Un art maladif, un art qui met mal à l’aise, qui provoque en nous des sentiments pas forcément agréables, comme du dégoût, de la gêne ou encore des rires mal venus, notamment quand la fiancé d’Henry commence à faire une crise d’angoisse et que sa mère la calme en la coiffant. Il y a des sautes d’humeur dans le film qui nous renvoient un sentiment d’insécurité et de malaise et rien que pour cela, le film vaut le coup d’être vu. Certes, c’est très difficile à appréhender et le rythme lent risque fort d’ennuyer, mais on ne peut renier ce remue-ménage qu’il provoque en nous, renvoyant des images glauques, sombres et cauchemardesques. Le passage où la tête du héros se dégage, tombe de plusieurs mètres et s’éclate au sol avant de finir en crayon avec une gomme au bout reste un moment surréaliste, iconoclaste et fortement dérangeant.

Pour autant, Eraserhead est-il un excellent film ? La question peut se poser en tant que film en lui-même. Il s’agit d’une œuvre animée, c’est indéniable, mais est-ce vraiment un film à part entière. La question peut se poser en fonction de la définition que l’on donne au cinéma. Suffit-il de mettre des images qui bougent pour faire un film ? Ou faut-il forcément une histoire qui tienne la route ? David Lynch bouscule, interroge sur ses intentions et place le spectateur dans un état dichotomique pas forcément sympathique. Pourquoi ? Parce qu’une part de nous va être fascinée par ce spectateur non-sensique, alors qu’une autre va s’ennuyer ferme devant ce délire métaphysique qui ne raconte pas vraiment grand-chose. Sommes-nous face à un être apeuré par son rôle de père ? Sommes-nous en présence d’un malade qui fantasme sur sa voisine, sur la vie des autres et fait face à ses démons intérieurs pour sortir d’une certaine misère ? Est-ce tout simplement une vie atroce dénonçant la pauvreté et l’isolement ? Avec ce film, toutes les questions sont possibles, toutes les interprétations sont valables et c’est un vrai tour de force du réalisateur. Mais il y a toujours ce mais qui réside. Ce petit moment d’égarement qui nous faire dire que l’on fait face à des images étranges, dérangeantes, mais qui brassent du vide et ne sont finalement que technique et étalage de talent.

Au final, Eraserhead est une vraie expérience de cinéma. Il s’agit de ce genre de film dans lequel on entre ou on reste complètement en dehors, mais qui provoque en chacun de nous des sensations. Des sensations bizarres, pas forcément agréables, convoquant au dégoût, à la gêne ou à l’incompréhension, mais c’est un film qui fait réagir, qui n’est pas lisse, et qui n’est pas à la portée de tout le monde. Pour faire bref, Eraserhead est un film à l’image de son réalisateur, cultivant un certain fantasme pour l’irréel, le mystère et le mystique. Ce premier film est donc à voir pour les plus curieux, même s’il s’éloigne grandement des carcans du cinéma classique et peut laisser beaucoup de monde sur le bas-côté, dans l’incompréhension générale et un ennui poli.

Note : 13/20

Par AqME

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Facebook : Lavisqteam.fr – Contact: lavisqteam@laposte.net