Monsieur Mardi-Gras Descendres

Auteur : Eric Liberge

Editeur : Dupuis

Genre : Fantastique

Résumé :

À cause d’une glissade dans sa salle de bains, Victor Tourterelle, cartographe, se retrouve projeté aux confins de Pluton, dans un immense purgatoire peuplé de squelettes errant en quête de sens. Bien malgré lui, celui qui a été renommé Mardi-Gras Descendres va rapidement se retrouver au cœur d’une aventure qu’aucune autre âme n’avait encore vécue. Libéré de prison par une milice qui tente de déjouer la dictature du pouvoir en place, il devra, fait interdit, tracer les contours du monde dans lequel ils ont tous échoué.

Avis :

Qu’y-a-t-il après la mort ? En voilà une question qui revient de façon cyclique chez l’être humain, d’autant plus quand il se rend compte qu’il commence à prendre de l’âge. Une question fataliste, qui peut faire peur si c’est le néant qui nous attend derrière, mais qui peut donner de l’espoir si l’on trouve une sorte de paradis pour les âmes, si tant est que le concept existe. Eric Liberge est un auteur très particulier dans le domaine de la bande-dessinée et il commence véritablement sa carrière à la fin des années 90 avec Monsieur Mardi-Gras Descendres, une série qui commencera en 1998 chez Zone Créative, pour finalement être reprise chez Dupuis dans la collection Empreinte(s). Et cette série de quatre tomes propose de jeter un regard assez étonnant sur l’après-vie, sur le purgatoire, et, en dérivant un petit peu, sur la vie en elle-même, sur les souffrances qu’elle apporte, mais aussi et surtout sur tous ces petits bonheurs qui nous échappent la plupart du temps. Vous l’aurez compris, Monsieur Mardi-Gras Descendres est une BD atypique qui vous le coup d’œil.

Déjà pour son scénario. Eric Liberge a dû se creuser la tête un long moment pour écrire cette fable nébuleuse et assez sombre qui parle de ce qu’il y a après, une fois notre heure arrivée. On retrouve donc un squelette qui va se retrouver sur Pluton et qui va découvrir une société étonnante, décadente, qui se saoule à coup d’acide caustique et qui reste, moribonde, dans un état léthargique profond. N’acceptant pas ce sort qui lui est promis, il va remuer tout ce ramdam, déranger les têtes dirigeantes de ce pandémonium et créer une sorte de révolution, recherchant activement une solution pour retrouver une nouvelle vie sur Terre, une nouvelle réincarnation. Au départ, la série semble très difficile d’accès. L’auteur s’amuse avec les tonalités de gris et de noir, incorpore très peu de couleur à son ensemble et joue sur les vides et la ressemblance des squelettes, forçant notre héros à trouver une société qui piétine, complètement neurasthénique. Puis, petit à petit, derrière cette histoire un peu nébuleuse où le café va prendre une importance capitale, la série se révèle et débouche vers d’autres thématiques relativement proches de nos vies actuelles. On y verra donc des réflexions politiques, un semblant de rébellion pour mieux vivre, des politiciens véreux qui veulent faire taire la colère qui gronde par la violence, bref, toute une flopée de thèmes qui trouvent une résonance étonnante avec notre vie. Sauf que là, on retrouve cela une fois mort.

Et c’est assez intelligent de la part de l’auteur de nous faire gamberger sur ces problèmes sociaux qui vont nous poursuivre jusque dans la mort, comme si nous étions incapables d’apprendre de nos erreurs et de se repentir dans une forme de sagesse. Ici, point de sages, point de penseurs, mais des hommes et des femmes qui écument leurs peines dans les litres de breuvages interdits, préférant se saouler que de réfléchir ou de faire une introspection. Seul Monsieur Mardi-Gras Descendres semble enclin à faire bouger les choses, et il va déranger l’ordre établi. Si les thèmes sont savamment abordés, on va tout de même trouver des défauts à la série. Tout d’abord, bien souvent l’auteur part dans des délires métaphysiques qui restent incompréhensibles. Quand le héros voyage dans les cercles du centre de Pluton et doit faire face à ses péchés, on se retrouve parfois face à des situations qui restent trop obscures pour nous. Et s’il se rattrape grandement lors d’une séquence fantastique où le personnage central pleure son fils, certains moments sont moins percutants. Ensuite, on va avoir du mal à ressentir de l’empathie pour les personnages. La première raison est qu’ils se ressemblent tous (ce sont des squelettes et malgré quelques détails mécaniques, on a du mal à les différencier) et de ce fait, on aura du mal à savoir qui dit quoi et donc de reconnaître les personnages secondaires importants. Ensuite, il y a une volonté de créer des personnages qui ont tous un double-sens, comme si tout un chacun cachait un lourd secret inavouable et du coup, on a du mal à s’attacher à ceux-là. Si l’on excepte le héros et le facteur, les autres personnages sont anecdotiques et c’est dommage.

Par contre, là où la BD gagne de très nombreux galons, c’est dans son dessin et son design global. Comme dis auparavant, il y a une atmosphère très étrange qui se dégage de chaque planche. Entre les aplats de noir, le gris qui prédomine, on baigne dans une atmosphère désespérée qui étourdit parfois avec une architecture verticale qui peut donner le vertige. Le dessinateur fait étalage de tout son talent pour fournir un monde à la fois effrayant et pourtant presque joyeux dans ses dialogues et dans la présence de certaines répliques qui sont relativement drôles, notamment lors de la prise de café. Et à côté de ça, on aura droit à un troisième tome impressionnant, avec des planches qui feront écho aux cités herculéennes de Lovecraft, où chaque cercle va être un superbe cauchemar, avec des créatures monstrueuses, des ambiances glauques et des architectures qui évoquent les grands anciens. En bref, c’est beau. Monsieur Mardi-Gras Descendres est une BD qui est tout simplement superbe et qui ajoute aussi du fond à son contexte. C’est-à-dire qu’en plus de l’aventure de notre héros, qui cherche un moyen de fuir ce purgatoire, on va avoir droit à une vraie réflexion sur la vie, la mort et le rapport à la chair. Devons-nous vivre tranquille sur une planète morne sans plus aucun souci, quitte à ne plus connaître les sentiments, ou toutes les épreuves de la vie valent-elles le coup de revenir sur Terre et de s’améliorer avec le temps ? De vraies questions philosophiques sont posées et c’est très bien amené.

Au final, Monsieur Mardi-Gras Descendres est une série totalement atypique dans le monde de la bande-dessinée. Sorte de fable macabre qui impose une réflexion très poussée sur la vie et l’après-vie, sur nos pulsions, nos péchés mais aussi ces petits plaisirs que l’on loupe par vanité, Eric Liberge associe fond et forme pour donner une œuvre qui a vraiment du sens et qui possède une aura sombre très particulière. A la fois drôle et réflexive, macabre et joyeuse, belle et glauque, on passe par tous les sentiments avec cette série qui sort du lot et qui a aujourd’hui plus de vingt et qui pourtant n’a pas pris une ride.

Note : 17/20

Par AqME

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