octobre 24, 2020

L’Heure Suprême

Titre Original : Seventh Heaven

De : Frank Borzage

Avec Janet Gaynor, Charles Farrell, David Butler, Ben Bard

Année: 1927

Pays: Etats-Unis

Genre: Drame

Résumé:

Diane est orpheline, elle vit avec Nana sa soeur aînée tyrannique et alcoolique. Mais Diane va rencontrer le bonheur dans les bras de Chico Robas, un égoutier. Hélas, la déclaration de la première guerre mondiale va gâcher leur amour naissant.

Avis :

Alors qu’il n’a pas encore 35 ans, Frank Borzage est un cinéaste accompli, plébiscité par la profession et le public. Il a réalisé plusieurs dizaines de films, courts et longs métrages confondus. Il a également participé à d’autres productions en tant qu’acteur. Au milieu des années 1920, il signe un contrat avec la Fox et se hisse au panthéon des metteurs en scène mythiques d’Hollywood. Il côtoie notamment John Ford, Howard Hawks et F.W. Murnau. S’il connaît déjà le succès, l’homme atteint la consécration avec L’Heure suprême, l’une de ses œuvres les plus emblématiques de son talent.

L’Heure suprême marque une transition notable dans la carrière de Frank Borzage. S’il a toujours démontré une propension pour les romances et les contes de fées modernes, parfois sur le ton de la légèreté, il exploite pleinement ses sujets de prédilection avec la présente production. En l’occurrence, la romance improbable, voire impossible, qui se tisse entre les deux protagonistes naît de leurs conditions précaires. À bien des égards, l’intrigue est l’objet d’une ascension sociale, sinon sentimentale ou spirituelle. Cela passe par des velléités ambitieuses, tant fictionnelles qu’artistiques du point de vue du réalisateur et des personnages.

Le refus de la fatalité et la détermination se distinguent à différents niveaux d’interprétation. On songe à Chico qui aspire au métier de nettoyeur de rue en lieu et place de son poste d’égoutier. Cela se confirme également avec sa compagne, Diane, contrainte de sombrer dans la petite délinquance pour subsister. Cette première approche tend à dépeindre ces individus par l’image que la société renvoie d’eux. Des êtres insignifiants et méprisés pour ce qu’ils représentent. L’une des grandes forces du film est pourtant de s’affranchir des apparences et des considérations d’autrui pour tracer sa propre voie.

Malgré l’optimisme ambiant, eu égard à l’enthousiasme de Chico (« un gars remarquable ! »), on ne peut s’empêcher de distinguer un certain cynisme dans certaines scènes. L’une des plus flagrantes met en avant le voisin de Chico qui lui offre une attention inédite quand il se libère de ses anciennes fonctions, jugées dégradantes. On songe aussi à la sœur de Diane qui maltraite cette dernière et est prête à toutes les bassesses pour parvenir à ses fins. On évolue alors dans un environnement aux multiples contrastes, dont l’atmosphère n’est pas sans rappeler l’œuvre de Dickens. La misère tient autant aux situations évoquées précédemment qu’au cadre lui-même.

Après un séjour en France pour effectuer des repérages, Frank Borzage a décidé de reconstituer Paris au lieu d’entreprendre un tournage en prises de vue réelles. Hormis quelques symboles facilement identifiables, il reproduit le quartier de Montmartre sous le prisme du surréalisme. Il en découle une vision fantasmée sur laquelle plane l’aura des expressionnistes allemands avec en tête F.W. Murnau. Sans doute est-ce dû en partie au choix de ce dernier pour L’Aurore, dont le tournage coïncide avec L’Heure suprême, qui a convaincu Borzage de s’affranchir des contraintes géographiques et temporelles. Une sorte de parenthèse à la fois idéalisée et délétère dans le Paris qui précède la Belle-Époque.  

Cette iconographie forte se retrouve également dans l’immeuble de Chico qui, là encore, marque une ascension (réelle, celle-ci) au plus près des étoiles. Les rêves de grandeur se matérialisent sous la forme d’un logement certes vétuste, mais proche du septième ciel après la montée de… sept étages. La promiscuité des lieux offre un cadre idyllique pour dépeindre le quotidien d’un couple qui s’ignore. De petites attentions de-ci de-là qui apportent une véritable tendresse. Cela se traduit par la galanterie de Chico et sa pudeur, la séance de coiffure improvisée ou encore la préparation du petit-déjeuner. Autant d’anodines séquences qui forment une alchimie parfaite.

Et cette romance en fait presque oublier le contexte houleux de la Première Guerre mondiale. L’évènement n’est guère au centre des préoccupations si ce n’est pour montrer la scission entre les deux protagonistes. D’ailleurs, Frank Borzage délègue la réalisation des scènes de bataille à John Ford. Un désintérêt pour la violence qu’il considère uniquement comme une nécessité pour apporter une tension supplémentaire à son œuvre. On notera une incursion de l’épisode des taxis de la Marne au sein de l’intrigue. Les ressorts dramatiques fonctionnent également avec ce rendez-vous symbolique, tout aussi improbable que l’idylle, de penser à l’être aimé à 11 heures chaque jour. Une temporalité qui permet d’annihiler la séparation géographique.

Au final, L’Heure suprême part d’un postulat simple que la réalisation magnifie à travers des plans somptueux, et ce, en dépit du cadre miséreux dépeint. Véritable allégorie de la verticalité et de l’ascension, le film de Frank Borzage n’hésite pas à décrier la superficialité des apparences par un affranchissement des codes. Malgré l’aspect mélodramatique qui découle du contexte et des situations, il émane une tonalité poétique dans la représentation de ces destins tumultueux. En ce sens, les épreuves et la raison n’ont guère d’emprise sur le couple Charles Farrell / Janet Gaynor, dont c’est ici la première de leurs douze collaborations. À leur image, un film sublime et inoubliable.

Note : 19/20

Par Dante

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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