L’Argent

De : Marcel L’Herbier

Avec Pierre Alcover, Alfred Abel, Antonin Artaud, Jules Berry

Année : 1928

Pays : France

Genre : Drame

Résumé :

L’implacable petit et grand monde de la bourse avec, en face du banquier Saccard, un jeune couple. Jacques est aviateur et veut tenter un exploit. Saccard va spéculer et engager une fortune colossale en exploitant l’aventure de Jacques pour son propre compte tout en convoitant par ailleurs Line.

Avis :

Adapter Émile Zola sur grand écran n’est jamais chose aisée. La densité de ses ouvrages et la complexité sous-jacente de certains sujets évoqués font qu’il est difficile de trouver la juste tonalité entre l’œuvre littéraire et son pendant cinématographique. Cependant, Marcel L’Herbier ne souhaite pas réaliser une transposition fidèle pour L’Argent, l’un des derniers romans du cycle Rougon-Macquart, mais plutôt proposer une interprétation libre en plaçant l’intrigue au cœur des années folles. Un choix qui a attiré les foudres de certains puristes et critiques de l’époque, mais qui prophétise le krach boursier de 1929 à travers une fresque pour le moins ambitieuse.

A posteriori, on considère L’Argent comme une œuvre résolument moderne. Cette qualité se retrouve aussi bien dans le fond que dans la forme. La mise en scène reste avant-gardiste à bien des égards. Marcel L’Herbier s’essaye à quelques ultimes expérimentations pour le cinéma expressionniste (il s’agit ici du dernier film muet pour le réalisateur de L’Inhumaine), comme la caméra subjective. Cela passe aussi par l’étroite corrélation entre images et son, notamment avec quelques tentatives de synchronisation qui augure de la transition avec le parlant. On songe à la scène d’ouverture à l’entrée de la bourse et le tumulte ambiant ou encore aux bruits de moteur de l’avion de Jacques Hamelin avant son envol pour la Guyane.

Les jeux de caméra sont également très novateurs pour l’époque. On ne s’attardera pas forcément sur les travellings latéraux, mais sur ces angles soigneusement choisis pour susciter une émotion particulière auprès du public. Les vues en contre-plongée accentuent l’oppression que l’on peut ressentir à l’égard de Saccard, individu à la carrure imposante, ou à des situations qui offrent peu de marges de manœuvre aux personnages. De même, les caméras aériennes et les mouvements tournoyants donnent véritablement le vertige pour renforcer la démesure symbolique des manipulations financières et de la folie qui touche les spéculateurs. Au sens propre, comme au figuré, le résultat est véritablement étourdissant.

Car cette modernité se retrouve également dans les propos tenus. Aussi cynique que réaliste, la fiction se rapproche d’un développement quasi documentaire pour se plonger dans les méandres de la finance internationale. Les jeux de faux-semblants, les alliances et les inimitiés éphémères, les manipulations boursières… Rien ne manque pour dépeindre un milieu qui se focalise sur l’apparat et une vision à court terme. Cela passe par des relations sociales intéressées et des investissements douteux où l’absence de scrupules met en avant une déshumanisation progressive des échanges, surtout quand il s’agit d’une mondialisation effrénée.

La passion de l’argent se retranscrit dans chaque séquence. Symbole de corruption et d’avilissement, elle est également source d’aveuglement, comme le démontre le sort de Jacques Hamelin dont l’ironie n’échappera à personne. De même, le pouvoir que l’argent offre s’affranchit de toute morale pour parvenir à ses fins. Des ambitions, comme des comportements, tout gravite autour du profit, quitte à se méprendre sur les intentions des uns ou des autres. Une considération surtout traduite par la convoitise de Saccard pour la jeune Line Hamelin. De même, la spéculation matérielle ou sentimentale qui en découle passe par une théorisation constante, presque maladive, de l’impact potentiel d’un événement sur la valeur boursière de titres ou d’action. Par exemple, un décès ou encore un meurtre.

Au final, L’Argent s’impose comme un véritable monument du cinéma. Le film de Marcel L’Herbier délaisse quelque peu une narration classique au profit d’une vision très graphique. On retrouve de temps à autre des éléments art déco dans le cadre, rappelant L’Inhumaine. Mais c’est surtout la réalisation qui fait montre d’une audace évidente pour offrir une dimension différente à chaque plan. La recherche iconographique est particulièrement riche pour symboliser la valeur de l’argent au sein de la société et du point de vue de l’individu. Il en ressort des considérations particulièrement probantes qui n’ont pas échappé à la censure. Preuve en est avec un montage amputé de moitié lorsqu’il est passé entre les mains de l’éditeur de l’époque. Encore de nos jours, L’Argent ne perd rien de sa force ni de sa perspicacité pour dénoncer les dérives financières et les « écarts » moraux qui en découlent.

N.B. L’édition DVD de Carlotta propose la version de 164 minutes. Il existe une version de 195 minutes, mais elle n’a pas bénéficié du même travail de restauration.

Note : 18/20

Par Dante

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