Cure

Titre Original : Kyua

De : Kiyoshi Kurosawa

Avec Koji Yakusho, Masato Hagiwara, Tsuyoshi Ujiki, Anna Nakagawa

Année : 1997

Pays : Japon, Etats-Unis

Genre : Thriller, Horreur

Résumé :

Un officier de police, Takabe, enquête sur une série de meurtres dont les victimes sont retrouvées avec une croix gravée dans le cou. Un jour, un jeune vagabond est arrêté près de l’endroit ou a été retrouvé le dernier corps. Il est vite identifié comme un ancien étudiant en psychologie, devenu fou et ayant d’inquiétants pouvoirs hypnotiques, lui permettant de pousser des gens à commettre des actes criminels…

Avis :

À l’évocation de certains réalisateurs, le public peut se faire un premier a priori de l’univers auquel il est confronté. Si nombre de cinéastes aiment se définir par un genre ou un type d’histoires spécifiques, d’autres préfèrent brouiller les pistes et surprendre les spectateurs. Bien qu’il n’ait aucun lien de parenté avec l’illustre Akira Kurosawa, Kiyoshi Kurosawa se distingue par des projets qui se suivent et ne se ressemblent pas. Multipliant les exercices de style, l’homme possède une œuvre pour le moins étonnante, voire déconcertante dans les choix qu’il effectue. Si le cinéaste officie depuis les années 1970, il aura fallu attendre la fin des années 1990 pour que son nom commence à toucher la scène internationale.

Aussi, Cure fait office d’une véritable révélation pour le public occidental. Marqué par des références monumentales telles que Le Silence des agneaux et Seven, le présent métrage a néanmoins du mal à s’imposer, et ce, malgré le sujet des tueurs en série, particulièrement en vogue à l’époque. Preuve en est avec Le Collectionneur ou Copycat qui voient le jour également en 1997. En France, comme ailleurs, le phénomène asiatique se tourne plutôt vers l’horreur avec The Ring dont la distribution lui est nettement plus profitable. Au même titre que sa renommée, le traitement de Cure se veut beaucoup plus discret, voire intimiste. Ceci étant, le film de Kiyoshi Kurosawa surprend à bien des égards.

Le réalisateur s’affranchit d’éventuelles références ou modèles, évitant au passage la comparaison avec les métrages précédemment évoqués. On songe notamment à l’atmosphère générale qui ne se révèle pas forcément glauque, mais plutôt anxiogène et dérangeante. À intervalles réguliers, on sent une nette propension à vouloir déstabiliser le spectateur et ses repères. Certes, il y a bien des séquences brutales, mais ce n’est pas cette finalité qui est recherchée, pas plus que la surenchère de sévices. Non, cette impression s’impose par un procédé plus insidieux et psychologique en invitant une violence soudaine dans un contexte à la banalité confondante, comme la scène de crime dans les toilettes publiques.

Cela passe par une situation apparemment anodine avant de la détourner sans suggestion préalable. On songe à l’ouverture avec la « première » victime qui ne se doute de rien. Suivant un plan large pour exposer l’environnement, la défenestration est tout aussi percutante. Avant de s’atteler au mode opératoire du tueur, cette façon de s’approprier le cadre permet de modifier le rapport à l’image d’une fort belle manière. Il est vrai que le rythme est volontairement lancinant dans sa présentation. Certaines séquences s’étirent sur la longueur. Mais ce n’est pas une impression de remplissage qui subsiste. Plutôt une approche méticuleuse de son sujet qui s’ouvre à de nouvelles perspectives.

Autre point qui vient justifier cette lenteur pleinement maîtrisée : le « mobile » du tueur qui assassine indirectement ses victimes. Sans dévoiler les détails ou des éléments essentiels de l’intrigue, il use de méthodes de l’hypnose pour parvenir à ses fins et s’appuie sur le mesmérisme. Parfois appelé « envoûtement de l’âme » au Japon, le procédé présente une grande originalité dans ce contexte, car il suscite nombre de spéculations. Il met en avant la malléabilité de l’esprit et son ouverture à la suggestion. Il est difficile de parler de manipulations mentales étant donné que la cible (la victime qui devient bourreau) ne peut aller à l’encontre de ses valeurs. Les moyens sont donc détournés pour parvenir à des fins criminelles.

Par ailleurs, on est également en droit de s’interroger sur l’importance de l’hypnose. N’est-ce pas plutôt un révélateur de la nature bestiale qui sommeille en chacun de nous, le déclencheur amené à désinhiber nos instincts, notre morale ? En l’occurrence, l’hypnose peut aussi être un vecteur de l’aliénation latente qui guette les protagonistes et, par extension, le spectateur. L’un comme l’autre se met alors à douter de ce qui relève du fantasme, de l’hallucination et de la réalité. Là encore, ce processus n’est-il pas la cause pour présenter le véritable visage de la société ? La critique sociale est également protéiforme quand il s’agit de dépeindre le contexte.

En prenant en compte la part de subjectivité évoquée jusque-là, le fait de s’immerger dans un quotidien morose vient corroborer la monstruosité des actes et notre manière indolente de les appréhender. Une telle absurdité se confirme à travers les réparties aberrantes de l’antagoniste qui joue sur l’inintelligibilité de ses conversations et de ses propos pour inverser le rapport de force. Si l’on demeure dans un cadre urbain, l’environnement désincarné renvoie également à cette vacuité, ce non-sens, que l’on peut constater à travers des lieux mornes et indifférents, mais aussi à l’aspect vain que suscite l’existence humaine. Mais Cure révèle une ultime facette qui vient parfaire ce tableau sans concession.

On avait évoqué la part de suggestion qui pouvait influer le spectateur. Or son interprétation peut être davantage poussée à la lisière du surnaturel. Il n’est pas forcément aisé de soutenir pleinement cette hypothèse, mais de nombreuses allusions tendent à offrir une seconde relecture à l’histoire. Cela passe parfois par des silences, des paroles énigmatiques ou encore des découvertes qui mettent à mal à l’aspect rationnel de l’intrigue. Le dénouement va également en ce sens avec un épilogue en pointillés qui invitent à une réflexion analytique sur les dernières images. L’ensemble est réellement intéressant. Pour s’appuyer sur une référence plus récente et tout aussi remarquable, on songe à un traitement similaire à The Strangers où le polar évoluait progressivement vers des notions fantastiques. Ici, le procédé est moins évident, mais est bel et bien présent.

Avec Cure, Kiyoshi Kurosawa signe un thriller marquant où l’intrigue demeure sibylline à bien des égards. Présentant un scénario apparemment simple, son film dissimule une profondeur insoupçonnable tant dans l’analyse que l’on peut en faire que dans sa manière d’aborder ses thématiques. Rarement un métrage a su donner corps à ses idées sur le plan métaphorique et visuel. Les symboles se révèlent à la fois flagrants et subtils. L’atmosphère désenchantée et la progression tortueuse débouchent vers des considérations étonnantes. Véritable clef de voûte de l’édifice, l’hypnose capture la volonté des personnages, tandis qu’elle capte l’attention du spectateur grâce à une mise en scène magistrale où les détails les plus anodins jouent de suggestion et distille des effets inattendus. Un thriller à la lisière du surnaturel de haute volée.

Note : 19/20

Par Dante

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