Sorry We Missed You – Le Travail n’est pas la Santé

De : Ken Loach

Avec Kris Hitchen, Debbie Honeywood, Rhys Stone, Katie Proctor

Année: 2019

Pays: Angleterre, Belgique, France

Genre: Drame

Résumé:

Ricky, Abby et leurs deux enfants vivent à Newcastle. Leur famille est soudée et les parents travaillent dur. Alors qu’Abby travaille avec dévouement pour des personnes âgées à domicile, Ricky enchaîne les jobs mal payés ; ils réalisent que jamais ils ne pourront devenir indépendants ni propriétaires de leur maison. C’est maintenant ou jamais ! Une réelle opportunité semble leur être offerte par la révolution numérique : Abby vend alors sa voiture pour que Ricky puisse acheter une camionnette afin de devenir chauffeur-livreur à son compte. Mais les dérives de ce nouveau monde moderne auront des répercussions majeures sur toute la famille…

Avis:

Dans le pays de sa majesté la Reine Élisabeth, il y a un irréductible cinéaste qui s’emploie depuis maintenant plus de cinquante à dénoncer les injustices et la misère dans son pays. Cet irréductible, c’est Ken Loach, réalisateur doublement palmé à Cannes pour « Le vent se lève » et « Moi, Daniel Blake« . Le cinéma de Ken Loach, c’est un cinéma très simple, qui veut essayer de retracer au plus juste et au plus vrai les conditions et les vies de ses personnages et plus largement, des sujets de sa majesté.

Il y a trois ans de cela, Ken Loach recevait la Palme d’Or pour « Moi, Daniel Blake« , film qui s’attaquait avec beaucoup de réalisme au ridicule de l’administration anglaise. Avec « Sorry We Missed You« , Ken Loach nous revient cette fois avec une nouvelle cible dans son viseur, l’ubérisation du travail. Toujours dans un cinéma social qui résonne comme vrai, Ken Loach nous entraîne dans un film social comme lui seul sait en faire, et il est bien difficile de ne pas en ressortir touché, tant le cinéaste sait parfaitement où il veut aller, et ce qu’il veut en faire ressortir.

Chez les Turner, la vie est très loin d’être facile. Après la crise de 2008, Ricky, le père de famille, a perdu son emploi et il vit aujourd’hui de petits boulots. Mais aujourd’hui, une petite lueur d’espoir s’invite dans le foyer quand Ricky décroche un boulot de chauffeur livreur. Ricky pense que d’ici deux ans, il aura réglé les dettes de la famille, et mieux que cela, ils pourront même voir plus loin et peut-être devenir propriétaire. Ricky sait que pour cela, il va falloir faire des sacrifices et que le boulot sera dur, mais il ne pouvait imaginer à quel point cela allait être difficile.

Il y a des habitués de la Croisette et clairement Ken Loach en est l’un des maîtres. Il est même évident de voir le nouveau Ken Loach à Cannes.

Il y a des cinéastes qui ont décidé de se servir du cinéma comme un outil de dénonciation. Un outil qui mettrait en lumière ce dont on parle peu, ou pas, et clairement le nouveau Ken Loach est dans cette veine. Avec « Sorry We Missed You« , Ken Loach va autant surprendre que l’inverse. Et oui, on ne sera pas surpris de voir le réalisateur pointer du doigt des injustices, on restera cependant surpris qu’à quatre-vingt-deux ans, le réalisateur arrive à garder son œil unique et surtout qu’il arrive à rester très actuel, s’adaptant à cette société en évolution constante. Après la bureaucratie, voici que Loach pointe du doigt l’ubérisation et le libéralisme du travail, ici par le biais d’une famille lambda qui essaie de s’en sortir comme elle peut.

Toujours accompagné par Paul Laverty à l’écriture, le nouveau film de Ken Loach pointe du doigt ce nouveau système qui te fait croire que tu peux être ton propre patron, alors que ceci est un mensonge. Le nouveau Ken Loach s’attaque à cette machine qui ne considère plus l’humain, et voit simplement le rendement de l’entreprise, poussant ses employés qui ne le sont pas finalement, à bout. « Sorry We Missed You » va alors décrire avec beaucoup de réalisme ces nouveaux systèmes mis en place et le réalisateur va très loin, mettant en scène des instants marquants, et il faut quand même souligné, malgré le réalisme, que parfois le trait est volontairement grossi pour marquer encore plus le propos et le parti-pris du cinéaste.

Mais résumer « Sorry We Missed You » à cela serait bien dommage, car le film est plus riche que ça, et s’aventure aussi sur plein d’autres sentiers. Certes, il a dans le viseur cet ubérisation du travail, mais à travers les différents thèmes, le réalisateur aborde énormément de sujets. À travers la mère de famille, il parle des personnes âgées et leur rapport dans cette société actuelle. Il parle de l’abandon de ces personnages-là, il parle de leur passé, puis il parle aussi de ces aides à domicile, payées à la visite, qui ne peuvent pas prendre le temps de bien s’occuper de ces personnes, car plus il y a de visites dans la journée et plus l’argent rentre. Puis sur d’autres terrains, notamment ceux des enfants du couple, Loach évoque les attentes et surtout les craintes de cette jeunesse anglaise, qui voit se tuer ses parents à la tâche pour pas grand-chose. Puis enfin, à travers cette famille, le réalisateur parle d’amour, du choc des générations, d’éducation et du manque de communication. Bref, il est bien riche ce nouveau Ken Loach et finalement, parmi toutes les qualités qu’a le film, le seul petit reproche qu’on peut lui faire, c’est que parfois, l’espace de quelques instants, le réalisateur donne dans le misérabilisme, grossissant le trait pour assurer son propos, alors que ce dernier est suffisamment marquant comme ça, et n’en avait pas besoin. Mais bon, au vu de la qualité du reste, c’est bien peu de chose, surtout que le film, dans un sens, respire la sincérité, on sent que Ken Loach est touché, pour ne pas dire transcendé, par son sujet.

Pour donner vie à ces personnages, Ken Loach s’est entouré d’un casting de gueules qu’on découvre et qui est on ne peut plus talentueux. Kris Hitchen, Debbie Honeywood, Katie Proctor, et Ross Brewster sont incroyables de réalisme, au point qu’on en oublierait presque qu’ils sont des personnages. Toujours touchants, ils sont un ensemble juste et utile pour l’intrigue. Et seul au milieu de tous, Rhys Stone qui incarne le jeune de la famille dénote avec un jeu forcé qui nous sort parfois de ce réalisme.

Ce vingt-huitième film pour Ken Loach est donc encore une fois une belle réussite. À quatre-vingt-deux ans, le cinéaste britannique a encore énormément de choses à dire et à défendre et son dernier film en est une très belle preuve. Alors bien entendu, il est loin d’être parfait, comme je le disais le trait est parfois trop gros, on peut dire que ça peut être caricatural à certains moments, mais franchement, sur l’ensemble, ça tient très bien la route et l’on en ressort touché et même bousculé. Bref, « Sorry We Missed You » est encore un très bon cru !

Note : 15/20

Par Cinéted

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