Ceux des Profondeurs – Fritz Leiber

Auteur : Fritz Leiber

Editeur : Mnémos

Genre : Horreur

Résumé :

Après la mystérieuse disparition de son père dans un trou béant, Georg Reuter Fischer, aidé d’Albert Wilmarth, expert des mythes de Lovecraft, part à sa recherche et se met à enquêter bien involontairement sur les liens entre son histoire et celles de Lovecraft. Il est soudainement frappé par les échos de ses propres rêves et les images terrifiantes qu’il côtoie, alors qu’il se nourrit des lectures du célèbre écrivain. Petit à petit, il s’approchera dangereusement du gouffre béant de la terreur venue des profondeurs.

Avis :

Considérée comme un incunable, l’œuvre de Lovecraft a inspiré bon nombre d’auteurs dans le domaine du fantastique et bien au-delà. Outre son influence sur des genres aux antipodes tels que l’épouvante ou la fantasy, ses écrits ont également touché d’autres médias, comme le cinéma, la musique et même la peinture. De fait, on rencontre bon nombre d’amateurs et d’érudits qui s’approprient avec plus ou moins de brio son univers. Toutefois, peu d’entre eux peuvent se vanter d’avoir entrepris une correspondance avec l’écrivain de Providence et, a fortiori, bénéficié de ses encouragements. Fritz Leiber est de ceux-là. Bien que ce roman court ait vu le jour dans les années 1970, les références lovecraftiennes sont encore vivaces.

Contrairement à ce que le titre suggère, la présente histoire ne se focalise pas sur les êtres hybrides issus du Cauchemar d’Innsmouth. Nouvelle emblématique qui, avec Dagon, présentait une atmosphère des plus singulières aux abords des côtes du Massachusetts. Outre le fait que le cadre est dissemblable (on se situe à l’intérieur des terres), l’évocation de ces créatures mi-humaines mi-poissons est subreptice. L’auteur n’essaye pas forcément de s’approprier le mythe des Grands Anciens pour le ressasser sous un angle déjà exploité. Il préfère plutôt lui offrir une modeste extension à travers un récit original et néanmoins émaillé d’un ton familier.

La densité du texte, l’emploi d’adjectifs et de superlatifs explicites, l’approche… Autant de points qui démontrent une maîtrise évidente du style lovecraftien, ne serait-ce qu’à travers des descriptions fouillées et un personnage principal aussi vulnérable que tourmenté. L’histoire se parcourt comme un journal intime, une sorte de reliquat poussiéreux retrouvé chez un bouquiniste ou dans la malle d’un grenier. À ce titre, on distingue un côté obsessionnel, voire maudit, à la lecture d’un récit subjectif où les repères du protagoniste se font progressivement nôtres. L’un des intérêts de l’ouvrage est de parvenir à noyer la réalité dans une folie latente, presque dominante au regard du comportement de Georg Fischer.

L’un des aspects majeurs de l’intrigue est de constamment jouer sur la suggestion à travers la poésie de Fischer et ses recherches en compagnie d’Albert Wilmarth. Format oblige, la brièveté de l’histoire ne permet pas d’entreprendre une expédition plus approfondie dans les entrailles de la Terre ni même de développer la personnalité des différents intervenants. La présence d’un trou béant à proximité de la propriété des Fischer fédère les craintes et les attentions sur ce qui s’y terre. La suggestion est également de mise lorsqu’on se rend compte de l’influence des rêves (ou des cauchemars) sur leurs réactions. Pour autant, on ne fait qu’entrevoir l’étendue des contrées du Rêve.

Au fil des pages, on découvre encore des patronymes familiers tels que Cthulhu ou Nyarlathotep qui se présente parfois sous une orthographe incertaine, plus proche de leur prononciation phonétique ou d’abréviations issues de leur géniteur. Sans doute une manière de détourner l’inconcevable qui s’ancre dans l’inconscient collectif. Ainsi, le mythe lovecraftien est universel. Il n’est pas l’apanage de son illustre créateur, mais se manifeste en des époques différentes sous le point de vue de messagers tout aussi dissemblables. Lovecraft, qui dispose d’un modeste rôle, n’est « que » le porte-parole le plus émérite. On retrouve donc cette volonté de brouiller les frontières entre réalité et fiction, comme le Necronomicon a pu le faire auparavant.

Au final, Ceux des profondeurs est un roman (trop) court qui s’approprie parfaitement le mythe des Grands Anciens. Tant dans l’écriture que dans l’atmosphère qui s’en dégage, l’histoire interpelle sur ce monde souterrain invisible et tentaculaire qui gît sous nos pieds. Au lieu de fournir une simple retranscription de nouvelles emblématiques, Fritz Leiber présente un travail de qualité pour rendre l’univers de Lovecraft aussi tangible que possible. Bien que le champ d’action reste défini aux États-Unis, le fait de proposer une vision généraliste, trop souvent mise en retrait ou occultée sous d’autres plumes, permet de répandre la terreur avec d’autant plus de facilités. Une furtive et néanmoins saisissante incursion dans l’indicible.

Note : 16/20

Par Dante

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