La Trilogie Steampunk – Paul Di Filippo

Auteur : Paul Di Filippo

Editeur : Bragelonne

Genre : Steampunk

Résumé :

À Londres, la jeune reine Victoria a disparu alors qu’elle s’apprêtait à monter sur le trône. Seule solution pour éviter le scandale : la remplacer provisoirement par une étrange créature mi-femme mi-salamandre qui lui ressemble étrangement, fruit des recherches biologiques de Cosmo Cowperwaith. Une créature aux formidables appétits sexuels, qui n’ont pourtant rien à envier à ceux de la vraie Victoria… Ailleurs, dans le Massachusetts, le grand savant Agassiz compte bien prouver scientifiquement et définitivement la supériorité de la race blanche. Sa théorie fumeuse va pourtant être mise à mal par l’arrivée inopinée d’un marin et de sa compagne Hottentote (une aborigène d’Afrique du sud) qui ont besoin de lui pour retrouver les parties génitales de la mère de cette dernière, devenues depuis un dangereux talisman. Quant à la poétesse Emily Dickinson, il fallait qu’elle tombe amoureuse de Walt Whitman pour oser s’aventurer dans le royaume des morts, où elle va rencontrer le jeune Allen Ginsberg.

Avis :

Lorsqu’un genre est considéré comme « nouveau », à tout le moins récent, ses fondamentaux ont tendance à se définir avec le temps. Pour le steampunk, on dénote très tôt une prédilection pour le XIXe siècle, en particulier l’époque victorienne, un ton humoristique et une atmosphère décalés, des intrigues singulières, ainsi que des personnages hauts en couleur. Certains récits en sont plus imprégnés que d’autres, mais ces éléments constituent d’excellentes bases pour déterminer si un livre s’avère de qualité. En l’occurrence, il s’agit ici d’un recueil de trois histoires courtes, à mi-chemin entre la nouvelle et le roman.

À certains égards, ce type d’ouvrages peut paraître difficile à appréhender, surtout lorsqu’on constate une certaine irrégularité dans la narration. Là où certaines œuvres jouent sur une découverte progressive pour étayer un monde cohérent et d’une grande densité, La trilogie steampunk se contente de liens ténus et dispensables entre les intrigues. Car loin d’être complémentaire pour dépeindre un univers baroque, cette trinité littéraire a de quoi décontenancer et pas dans les meilleurs termes et conditions. À chaque histoire correspondent des défauts spécifiques d’où émergent, de temps à autre, de rares qualités.

Intitulée sobrement Victoria, cette première incursion pose pourtant des bases relativement originales dans la première période de l’ère victorienne. En marge de la présence de créatures fantasmagoriques, l’implication du protagoniste dans les affaires royales s’appuie sur des investigations dans les bas-fonds londoniens. Le contraste avec la haute société est présent, mais le travail d’enquête s’avère trop en retrait et statique pour convaincre. Mais l’on regrette surtout un dénouement bâclé qui nous inflige des justifications surfaites, presque risibles, dans les intentions de l’antagoniste principal. Bien qu’elle ne soit pas foncièrement ratée, une histoire anodine et décevante dans sa finalité.

En revanche, Des Hottentotes constitue le cœur même du problème. Non seulement les éléments propres au steampunk sont édulcorés au possible, mais l’on côtoie un être éminemment détestable. Ici, la part belle est faite aux velléités racistes du professeur Agassiz, « scientifique » ayant réellement existé. Bien que l’on se situe toujours au XIXe siècle, on met en avant l’idéologie aryenne, notamment à travers les considérations biaisées de l’anthroposophie et de la craniologie. Les allusions aux chevaliers teutoniques accolées à une symbolique ostentatoire (le 88 pour signifier HH : Heil Hitler est présent, bien qu’anachronique) rendent la portée de cette histoire douteuse à plus d’un titre.

On ne peut même pas prendre cette approche sur le ton du second degré. Les insultes fusent et les adjectifs péjoratifs sont légion et d’une dureté consommée. Pour preuve, les comparaisons avec les animaux, l’incapacité de raisonner et la physiologie « simiesque » sont ressassées à maintes reprises pour décrire le peuple noir. Et pour ne rien gâcher, on fait également l’apologie de l’esclavagisme. Certains traits ont beau être caricaturaux, il n’y a rien de risible à emprunter ce point de vue. De même, il n’y a aucune évolution ou remise en question à même d’expliquer cet encensement déplorable de la pseudo-supériorité des civilisations européennes sur les populations africaines.

Il reste Walt et Emily qui rehausse à minima l’intérêt du livre. Mettant en scène Walt Whitman et Emily Dickinson, cette incursion se veut plus poétique et prosaïque en développant l’engouement du spiritisme de l’époque. Bien que les moyens et la tonalité soient foncièrement différents, les motivations et la démarche se rapprochent des Thanatonautes de Bernard Werber. L’exploration de l’au-delà se fait en compagnie d’adeptes du paranormal, de scientifiques et de poètes. Une odyssée qui reste plaisante à suivre dans l’éther universel et aurait même gagné à prendre davantage de place par rapport à son piètre prédécesseur.

Au final, La trilogie steampunk est un recueil indigent que l’on ne peut conseiller, ne serait-ce que pour les messages racistes et velléitaires de sa seconde histoire. Malheureusement, celle-ci marque les esprits par son mauvais goût et sa propension à aduler une idéologie raciale d’un autre âge. Certes, il s’agit d’un siècle différent, mais il y avait possibilité d’axer la narration pour dépeindre un portrait pathétique et non encenseur de son personnage principal. Le manque d’humour n’arrange rien et ne peut même pas jouer sur le côté grotesque. Il reste une dernière incursion sympathique au pays des morts. Bien peu pour atténuer une première nouvelle insignifiante et une seconde aux relents xénophobes libertaires.

Note : 06/20

Par Dante

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