Underground Airlines – Ben H. Winters

Auteur : Ben H. Winters

Editeur : ActuSF

Genre: Uchronie

Résumé:

Amérique. De nos jours. Ou presque.

Ils sont quatre. Quatre États du Sud des États-Unis à ne pas avoir aboli l’esclavage et à vivre sur l’exploitation abjecte de la détresse humaine. Mais au Nord, l’Underground Airlines permet aux esclaves évadés de rejoindre le Canada. Du moins s’ils parviennent à échapper aux chasseurs d’âmes, comme Victor. Ancien esclave contraint de travailler pour les U.S. Marshals, il va de ville en ville, pour traquer ses frères et soeurs en fuite. Le cas de Jackdaw n’était qu’une affaire de plus… mais elle va mettre au jour un terrible secret que le gouvernement tente à tout prix de protéger.

Avis :

Underground Airlines est un roman dont le ton brut et vrai est donné dès le départ. Cela, ajouté à la violence du thème et à la noirceur de la politique des USA imaginaires, rend quelque peu mal à l’aise et révolte. Tout sonne si juste et si réaliste que cela perturbe. Cela trouble d’autant plus que le sujet abordé n’est pas totalement réglé ni enterré. En effet, aujourd’hui encore, le racisme envers les noirs est toujours vivace, en attestent les nombreux films dénonçant ces problématiques, comme Green book : sur les routes du sud pour le plus récent d’entre eux.

Underground Airlines réinvente le futur de notre civilisation, et notamment celui des USA dont une partie n’a pas décidé de voter pour l’abolition de l’esclavage. La guerre de Sécession n’a même pas eu lieu, un évènement tragique ayant stoppé net sa mise en place. Le pays est divisé en deux : le nord industriel combattant pour la liberté, contre un sud moins altruiste avec quatre Etats s’enrichissant sur le dos des esclaves, nouvellement appelés Travailleurs Affiliés.

Le roman met en avant de nombreux faits politiques américains qui sont inconnus pour les plus néophytes d’entre nous. Toutes les phases du livre ne sont ainsi pas évidentes à s’approprier et nécessiteraient des explications plus poussées au niveau historique. Les dernières pages du livre rattrapent quelque peu nos manques de connaissance grâce à une postface intéressante et basée sur la véritable Histoire. Pour un européen, il reste plutôt difficile de s’imaginer le climat ambiant des USA de l’époque ou certaines réactions des personnages du roman. On finit tout de même par s’attacher à eux, bien qu’une fine barrière reste dressée.

Le personnage principal, Victor, ne passe pas par de multiples détours pour nous expliquer ce qu’il pense et nous dévoiler la vérité sur les agissements de ses pairs. Il n’est pas évident à comprendre tant il joue de sa propre dualité tout au long du récit. Les premières pages se servent de cela à merveille et présentent le héros de l’intrigue d’une façon étonnante, voire choquante. On ne sait pas vraiment si on doit le détester ou l’aimer. Il s’ensuit que le lecteur finit par l’accepter tel qu’il est et que l’on suit ses péripéties avec envie. On apprécie grandement sa sincérité et on comprend vite que ce qu’il veut bien nous montrer n’est qu’une façade qui cache d’affreuses douleurs insoupçonnables.

Ses voyages nous font découvrir un monde bien sombre, où il ne fait pas bon vivre et où être noir est un vrai problème, que ce soit finalement au nord comme au sud. On retrouve des codes de l’Amérique que l’on connaît, entre ségrégation, racisme et inégalité devant la loi et face à la police. Cette uchronie est ainsi bien construite et relie l’imaginaire à notre Histoire bien réelle. 

Notre héros est complexe et on a du mal à savoir s’il s’apprécie lui-même ou non. Ses choix étonnent, surtout dans les derniers chapitres et c’est dans les rebondissements et les revirements de situation qu’il nous en met plein la vue, se jouant constamment de nous et de tous les autres, voire de lui-même. Il ne cherche jamais à se dédouaner ni à se justifier et c’est ce que l’on aime chez lui.

Davantage qu’une simple mission de plus, son travail devient un véritable combat contre ses principes et ses croyances, surtout quand il comprend que cette affaire ne concerne pas seulement un esclave en fuite. Ancien esclave et à présent « chasseur d’âme », notre héros a un esprit pragmatique et ses réflexions pointues sont riches et intéressantes. On apprécie lire ses pérégrinations quand il essaie de comprendre ce qui se passe et quand il tente de démêler le vrai du faux. Ses analyses sont dignes des meilleurs enquêteurs et on se plaît à pouvoir réfléchir avec lui pour déchiffrer cet entrelac incompréhensible.

L’affaire devient de plus en plus complexe et la vie de Victor devient rapidement menacée. L’intrigue ne cesse d’évoluer et on se sent pris au piège jusqu’au bout : qu’est-ce que cachent les hauts dignitaires ? Que manigancent-ils ? La réponse finit par arriver et c’est un coup de théâtre retentissant autant que douloureux. L’histoire est rondement menée et l’intelligence de l’auteur nous permet de ne rien sentir venir. On retrouve tous les codes d’un thriller haletant, composant avec des scènes de forte tension et des rebondissements à la chaîne. Il est dommage, toutefois, que certains passages ne soient pas développés de manière plus poussée et que des facilités scénaristiques soient présentes. Le lecteur se perd quelque peu, notamment au milieu du récit, où certains passages manquent de clarté et vont trop vite.

Les quelques pages relatant le passé de Victor sont éparpillées à travers le roman et cachent une vérité noire et dramatique qui nous révulse, tout en nous faisant comprendre pourquoi il est devenu ainsi. On ne sait plus très bien si on doit continuer à l’apprécier, espérer qu’il s’en sorte, ou si on veut surtout finir le livre pour la résolution de son intrigue policière. Révoltant, frustrant, perturbant… autant d’adjectifs qui qualifient tous les ingrédients de ce roman.

Les personnages secondaires sont peu nombreux et l’écriture donne presque l’étrange l’impression d’un huis clos, alors que Victor bouge sans cesse pour résoudre des énigmes et avancer dans son affaire. Les autres portraits ne sont clairement pas aussi détaillés que celui de notre héros et il est difficile de s’attacher à eux. Le chef de Victor est une personne froide et facilement détestable alors que la jeune femme blanche qu’il rencontre inopinément, Martha, est l’image même de l’innocence, bien que l’habit ne fasse pas le moine. Les membres du Underground Airlines sont difficiles à cerner. Agissent-ils réellement pour le bien de l’humanité ou pour le profit ? On ne sait plus vraiment si l’on doit faire confiance à l’humain et c’est là tout le talent de l’auteur : il parvient à effacer l’idée d’un monde purement manichéen et à nous faire comprendre que le mal se trouve finalement partout, et que tous les moyens ne sont pas justes même si l’on se bat pour une cause qui l’est.

La description de la vie des esclaves n’est pas très poussée et c’est tant mieux. Les rares passages sur le passé du héros et sa visite dans une ferme géante suffisent à noircir le tableau. On a la sensation d’être face à des animaux qui n’ont pas droit à la parole, qui ne peuvent plus penser par eux-mêmes, qui vivent parqués, qui sont salement punis, et qui vivent malheureux sans espoir de vivre un jour une autre situation que la leur. L’auteur ne dénonce pas ouvertement et nous laisse juger par nous-mêmes.

Underground Airlines est un livre à l’intrigue policière prenante et qui ne laissera pas indifférent. L’auteur n’est pas moralisateur et nous laisse seuls spectateurs de ce qui se passe. Vivre l’aventure à travers les pensées de Victor, un héros bien particulier et pas toujours juste, est une épreuve comme un plaisir. L’uchronie se veut imaginaire mais nous décrit pourtant des éléments d’un passé proche dont l’humanité n’est pas fière, et certains faits d’un présent que l’on voudrait révolu. L’auteur nous rappelle que, plus que jamais, le racisme est un thème d’actualité !

Note : 16,5/20

Par Lildrille

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