Entretien avec Viggo Mortensen

Viggo Mortensen est une certaine pointure. C’est évidemment Aragorn dans la saga Le Seigneur des Anneaux, c’est aussi un des acteurs fétiches de David Cronenberg. Il s’est dernièrement illustré dans l’excellent Captain Fantastic pour lequel il a été nommé dans la catégorie Meilleur acteur. Il revient en ce début d’année avec l’excellent Green Book, un road movie réalisé par Peter Farrelly dans lequel il partage l’affiche avec  Mahershala Ali. Dans une des salles de l’hôtel le Bristol, une poignée de journalistes a eu la chance de rencontrer Viggo Mortensen. Très avenant, il s’est exprimé dans un français presque parfait, pour vanter le respect, l’égalité, l’entraide.

En 1962, alors que règne la ségrégation, Tony Lip, un videur italo-américain du Bronx, est engagé pour conduire et protéger le Dr Don Shirley, un pianiste noir de renommée mondiale, lors d’une tournée de concerts. Durant leur périple, de Manhattan jusqu’au Sud profond, ils s’appuient sur le Green Book pour dénicher les établissements accueillant les personnes de couleur, où l’on ne refusera pas de servir Shirley et où il ne sera ni humilié ni maltraité.

« C’est un moment parfait pour sortir ce film. A cause de la discrimination aux Etats-Unis mais aussi ailleurs. Il y a du racisme, de la discrimination donc oui c’est un bon moment pour sortir ce film. Le racisme ne disparaîtra jamais, ça fait partie de la vie, les êtres humains sont comme ça. C’est le travail de chaque génération de lutter contre ça, en soi-même et dans la société. On espère que chaque personne peut avoir l’opportunité d’évoluer. C’est pour ça que je pense que Green Book est un bon film. »

Est-ce que vous avez accepté le film également pour son aspect artistique, notamment par rapport à la musique ?

« Oui ça m’intéressait effectivement, notamment par rapport au personnage de Shirley (interprété par Mahershala Ali). Grâce à Green Book j’espère que Don Shirley va être reconnu. J’ai accepté comme toujours le défi de travailler dans ce film grâce à l’histoire. C’est ça le principal pour moi, mais également le personnage. J’en avais un peu peur au début, puisque je suis énorme dedans, j’ai des racines anglaises et pas italiennes. Peter Farrelly a insisté pour que je fasse ce rôle. J’ai accepté parce qu’il y a une idée. J’avais peur mais j’ai parlé à Nick Vallelonga, le fils du personnage que j’interprète, également co-scénariste du film. Et il m’a ouvert ses portes, j’ai dîné avec sa famille, j’ai visité l’endroit où ils vivaient. Ils ont été très généreux avec moi. J’ai pu m’instruire grâce aux enregistrements de Tony Lip conservés par son fils. Peu à peu je me sentais plus à l’aise. Quand j’ai commencé à travailler avec  Mahershala Ali, grand comédien mais aussi grand gentlemen, une alchimie s’est créée entre nous. »

Est-ce que ça vous fait peur d’interpréter un rôle de méchant ?

« Je n’avais pas peur quand je me suis vu dans A History of Violence par exemple. C’est du travail. J’estime juste que parfois j’aurai pu mieux faire mon travail. Les gens changent. Dans ma famille, quand je reviens chez moi, on n’est jamais la même personne, ils ne sont pas les mêmes personnes. Il faut évoluer, moi, mais tout le monde. Un peu comme un comédien. »

Est-ce que c’est compliqué d’être confronté à la famille d’une personne qui a existé ?

« Il y a beaucoup de pression au début, mais s’ils sont généreux, ils m’aident. S’ils veulent que je fasse du bon travail, on a un vrai désir de respecter la mémoire de ce personnage. Alors tourner il y a une différence entre un personnage qui a existé ou pas. Il faut comprendre le point de vue du personnage sans juger, sans faire une caricature et espérer que le spectateur y arrivera aussi. Après il faut écouter le metteur en scène pour bien faire son travail. »

Comment êtes-vous entré physiquement dans le rôle ?

« J’ai beaucoup mangé (rires). Des pattes, des pizzas, des desserts. J’ai mangé constamment mais ce n’était pas la chose la plus compliquée. Vous aussi vous pouvez beaucoup manger (rires). L’accent vient de la région du Bronx, des italo-américains qui habitent à New-York. Il y avait également les enregistrements et sa famille pour m’aider. »

Quand vous avez découvert les Etats-Unis avez-vous eu une expérience de l’Amérique ségrégationniste ?

« Non. Je n’avais pas l’âge et j’habitais en Argentine en 1962, même si je suis né à New York en 1958. Pas à cause de mes origines, mais pendant les années 1980, je faisais un road trip aux Etats-Unis, au Canada j’ai beaucoup voyagé, presque toujours seul. J’aime ça. Une fois, je crois que c’était en 1985, on m’a arrêté au Mississippi à cause de ma plaque d’immatriculation. Des policiers m’ont arrêté un vendredi soir, pour rien. J’ai passé la nuit au poste, mais contre de l’argent ils m’ont libéré. »

Aviez-vous confiance en Peter Farrelly alors qu’il n’a fait que des comédies. Avait-il la subtilité nécessaire pour ce film ?

« A mon avis il a fait un film qui est à la hauteur du meilleur cinéma de Frank Capra. Je crois qu’au Festival de Toronto, les gens du métier ont été bouleversés. Comment a-t-il réussi à faire ça. L’homme derrière Dumb & Dumber? J’avais lu un roman qu’il avait écrit : « The Comedy Writer » en 1998 à l’époque de Something I don’t Know. Je savais qu’il avait un côté sérieux. Il y a des bons réalisateurs qui font parfois de mauvais films aussi. Le premier jour du tournage il a dit « Avant de commencer venez tous. » L’équipe technique, les chauffeurs, tout le monde. Il a dit : « Je ne sais pas tout. Mais il y a des choses que je sais. On a une opportunité pour faire ce film. Chaque jour pour faire des scènes. Si vous avez une bonne idée, ou quelque chose à dire, n’importe quoi, tu me le dis. On va faire ce film ensemble. C’est un travail d’équipe. » C’était une belle manière de commencer. »

Comment interpréter un personnage à la culture modeste ?

« Si on commence avec l’idée de faire un personnage qui n’est pas intelligent, on se moque. Il ne faut pas faire ça car c’est juger sans comprendre. Je voulais qu’on comprenne son point de vue.  Nick Vallelonga était souvent sur le tournage. Il était très accessible et je pouvais parler souvent avec lui. Par exemple, quand il y a une scène où je mange et je fume en même temps, comment je dois fumer, comment je dois manger ? Il me donnait des indications. Après chaque prise, je regardais Peter Farrelly et de temps en temps il pleurait. Et quand il pleurait je savais que j’avais réussi. »

Vous avez dit que Tony Lip vous faisait penser à votre père ?

« Oui. Ils sont de la même génération. L’après-guerre, il a grandi comme Tony, plus ou moins pauvre, mais dans la campagne. Sa façon de penser était typique de cette génération. Ils ont été racistes. C’est presque normal. Il était comme Tony : drôle de temps en temps et têtu. »

Votre personnage est à la fois entouré de sa famille, mais également assez seul. L’acteur c’est pareil. Est-ce que ce parallèle vous interroge ?

« L’acte de faire du cinéma c’est l’acte de chercher une famille. On fait la construction d’une famille très vite, qu’on perd aussi très vite. C’est étrange, triste de temps en temps, mais parfois on reste amis, on continue à rester en contact. Par exemple, je continue d’écrire aux enfants de Captain Fantastic. On continue de communiquer avec Matt Ross, le réalisateur. »

Quel a été votre relation avec  Mahershala Ali ? Quel a été la scène vous a le plus marqué ?

« Il y a plein de bonnes scènes. Quand Peter Farrelly faisait le casting, j’ai accepté sa proposition. Mais j’ai immédiatement demandé qui serait Don Shirley. Il m’a dit qu’il discutait le lendemain avec  Mahershala Ali. J’espérais que ça serait lui. J’ai tout de suite validé. Je l’ai connu au moment où il jouait dans Moonlight. On a parlé une demi-heure et ça s’est bien passé. Rapidement on a parlé de choses plus privées, de la famille, etc… Mon fils était là avec moi. J’ai dit à Peter que je le trouvais génial. J’espère qu’il va faire ce rôle. S’il le fait on pourra faire un très bon film. On a commencé dans la voiture, je ne le voyais qu’à travers le rétroviseur. Il ne voyait lui aussi que ma tête. C’était dur de se parler sans se voir. Ça a duré quatre jours. Mais c’était un bon exercice car on était obligé de s’écouter. On a trouvé la musique de la relation et la chimie de cette façon. La première scène face à face c’est dans le dîner. Je pouvais enfin voir ses réactions. Quand j’ai vu le film, j’ai vu son talent. C’était beaucoup d’écoute et de réactions. C’est ça la base de la bonne comédie, c’est la bonne réaction. »

Par Aubin

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