Moi, ce que j’Aime, c’est les Monstres

Auteure : Emil Ferris

Editeur : Monsieur Toussaint Louverture

Genre : Drame

Résumé :

Chicago, fin des années 1960. Karen Reyes, dix ans, adore les fantômes, les vampires et autres morts-vivants. Elle s’imagine même être un loup-garou: plus facile, ici, d’être un monstre que d’être une femme. Le jour de la Saint-Valentin, sa voisine, la belle Anka Silverberg, se suicide d’une balle dans le cœur. Mais Karen n’y croit pas et décide d’élucider ce mystère. Elle va vite découvrir qu’entre le passé d’Anka dans l’Allemagne nazie, son propre quartier prêt à s’embraser et les secrets tapis dans l’ombre de son quotidien, les monstres, bons ou mauvais, sont des êtres comme les autres, ambigus, torturés et fascinants.

Avis :

Les monstres. Voilà une thématique qui est souvent relayée au second plan par bon nombre de personnes, n’y voyant là qu’un énième méchant de pacotille qui n’a pour but que de détruire l’humanité ou encore de sucer le sang de quelques vierges effarouchées. Il faut dire que parfois, la figure du monstre n’est présente que pour susciter de la peur auprès d’un public qui n’a pas besoin, ou plutôt envie, de se confronter à sa propre humanité. Ainsi donc, le monstre est souvent boudé ou bien posé dans des œuvres de second plan, dans le cinéma bis comme disent les bien-pensants. Heureusement, il y a certaines personnes qui éprouvent un amour sain pour les monstres et qui tentent, par tous les moyens, de montrer que les monstres sont en chacun de nous et qu’à quelque part, ils sont bien plus humains que l’Homme, malgré des physiques disgracieux. Grâce à ces personnes (Guillermo Del Toro, Tim Burton, Neil Gaiman, etc…), le monstre retrouve une place de choix dans la culture pop. Et parmi tous ces grands noms, il faut maintenant y rajouter celui d’Emil Ferris.

Tout d’abord conceptrice de design pour des jouets et travaillant dans le cinéma d’animation, elle va contracter le virus du Nil Occidental à 40 ans après une piqûre de moustique. Devenant partiellement paralysée, elle va suivre des cours de rééducation en même temps que des cours de dessins à Chicago, se scotchant parfois un stylo à la main pour pouvoir dessiner. A force de travail et de sueur, elle va retrouver une partie de sa motricité et travailler sur Moi, ce que j’Aime, c’est les Monstres, un gros ouvrage de 800 pages qui alternent entre enquête policière, horreur, drame intimiste, récit historique et humour enfantin. Un mélange qui peut sembler impromptu mais qui va connaître un succès incroyable dès sa sortie en 2017. La question que l’on est en droit de se poser c’est, est-ce que tout ce battage est bien mérité ? Et la réponse est toute simple, c’est un grand oui.

Le récit va raconter la vie de Karen, une jeune fillette de dix ans qui se prend pour un loup-garou et qui est d’origine latine. Elle évolue en 1968 dans un quartier défavorisé de Chicago et va apprendre la mort de sa voisine du dessus, Anka Silverberg, une rescapée des camps de concentration nazis. En menant l’enquête, Karen va faire le point sur sa vie, sa famille, son quartier, mais aussi l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et bien évidemment, la noirceur de l’âme humaine. Malgré son titre un peu tape à l’œil pour les amateurs de cinéma horrifique, Moi, ce que j’Aime, c’est les Monstres n’est pas un récit d’horreur ou d’anthologie sur les comics pulp des années 50/60/70, mais bel et bien un récit de vie qui va brasser des thèmes aussi importants que nécessaires. Emil Ferris va impulser dans cette histoire des questionnements que tout un chacun est en droit de se poser et va mettre en avant une humanité diverse et variée mais qui mérite à chaque fois le respect.

C’est à travers cette histoire que l’on va vivre les interrogations d’une jeune fille de dix ans mal dans sa peau et qui préfère être un loup-garou plutôt qu’une jeune fille normale. Moquée et harcelé à l’école, s’inventant une amie imaginaire pour ne pas se sentir seule, Karen est un personnage fort, touchant et d’une grande maturité. Ses réflexions ont un écho en nous, nous amenant toujours à un schéma réflexif intelligent et fort. Les thèmes qu’elle abordera iront au-delà de la jeunesse et des problèmes de l’école. On parlera de l’image que l’on renvoie, de la « normalité » au sein d’une société qui contient son lot de freaks au grand cœur et de monstre humain. On parlera aussi de la mort et de la perte d’un être cher. De comment faire son deuil malgré sa jeunesse et de tous ces non-dits qu’il faudrait dire pour faire du bien. Le roman est très rude là-dessus et il faut avoir un cœur de pierre pour ne pas verser une petite larme lorsqu’il arrive un gros drame à Karen. Non seulement c’est triste, mais c’est amené avec douceur, crédibilité et une certaine innocence.

Ce qui est intéressant dans cet ouvrage, c’est aussi le regard que pose Karen sur le monde qui l’entoure. Un monde sombre et dénigré par la plupart de la population. Un quartier populaire avec des prostituées, du trafic, des personnes qui vont en prison et d’autres qui ont des contrats pour tuer. Malgré la violence intrinsèque de ce genre d’endroit, Karen y apporte une certaine candeur et un amour profond pour des gens qui sont en dehors du système. On y décèle de la naïveté, mais aussi et surtout un amour profond pour ces monstres qui n’en sont pas vraiment. D’ailleurs, les références aux classiques horrifiques sont nombreuses, comme cette jeune fille bourgeoise qui se veut vampire, ce père qui fait figure d’homme invisible, ce copain au visage marqué qui rappelle la créature de Frankenstein. Bref, tout le monde y passe, jusqu’à la population haine armée de torches. Emil Ferris apporte beaucoup de candeur à ce monde souvent répudié et pourtant si humain.

Ensuite, historiquement parlant, le roman va devenir très dur et à la fois très tendre en parlant de la Seconde Guerre Mondiale, mais surtout de la vie d’une juive dans les villes allemandes. Anka Silverberg est une juive qui va être retrouvée morte dans son appartement. Karen va alors trouver des cassettes audio racontant sa jeunesse durant l’occupation nazie. L’auteure livre là un récit fort, d’une grande justesse, parfois d’une dureté presque insoutenable, démontrant l’horreur des nazis, mais aussi la force de caractère qu’il a fallu pour s’en sortir. Un récit poignant, n’hésitant à laisser des enfants mourir pour montrer un régime totalitaire pourri jusqu’à la moelle. Dans ces parties plus historiques, on retrouvera aussi la condition de la femme à l’époque, ainsi que la vente d’enfants comme objet sexuel et c’est très certainement la partie la plus difficile à lire de ce grand ouvrage. Pourquoi ? Parce que non seulement le sujet est délicat, mais il est traité avec une certaine poésie macabre qui ne cache pas les monstruosités.

Enfin, Moi, ce que j’Aime, c’est les Monstres, c’est une œuvre graphique transcendante. Emil Ferris fait preuve d’un talent incommensurable et livre un premier tome virtuose, aussi bien dans ce qu’elle représente que dans son amour pour l’art. Les tableaux reproduits sont sublimes, les couleurs ont toujours une grande importance et il y a un réel rapport avec le support, ce cahier de vie par fois gribouillé, parfois avec des annotations dans tous les sens, et cela rajoute une crédibilité à ce roman graphique. C’est beau, jamais gratuit et il y a un vrai sens de la mise en page. Cela permet de mettre en avant des œuvres plus ou moins connues, et d’approfondir des personnages qui seront sensibles à cet art, comme Deeze, le grand frère de Karen, ou encore M. Silverberg, cet ancien pianiste de jazz. L’auteure arrive à rendre tous ces personnages attachants et profonds à travers l’art, les tableaux et bien évidemment, la musique.

Au final, Moi, ce que j’Aime, c’est les Monstres est un très grand roman graphique et une œuvre singulière à part entière. Non seulement c’est poignant et touchant, mais c’est aussi très intelligent et d’une beauté incroyable. Rien n’est laissé au hasard dans cette œuvre, et tout à une portée symbolique, démontrant que finalement, les monstres ne sont pas ceux que l’on croit et qu’ils contiennent plus d’humanité que n’importe quel être humain, malgré des difformités physiques apparentes. Bref, un futur grand classique de la littérature.

Note : 20/20

Par AqME

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