L’Inhumaine

De : Marcel L’Herbier

Avec Jaque Catelain, Georgette Leblanc

Année : 1924

Pays : France

Genre : Drame

Résumé :

Une grande cantatrice d’avant-garde très entourée est réputée pour son insensibilité vis-à-vis des hommes qui la comblent pourtant d’attentions. Un jeune ingénieur veut lui faire prendre conscience de son inhumanité. Cette splendeur du cinéma muet sort de l’ombre totalement restaurée et sonorisée, les partitions musicales de Darius Milhaud ayant été égarées lors d’un naufrage pendant la dernière guerre mondiale.

Avis :

Au début du XXe siècle, le cinéma muet a été l’occasion de multiples expérimentations pour s’approprier une forme d’art encore embryonnaire. Mise en scène, photographie, interprétation, scénario… Tout était l’objet d’une recherche méticuleuse et d’un travail passionné (et passionnant). La filmographie de Marcel L’Herbier est particulière dans le sens où chacun de ses films possède une identité propre, ne ressemblant jamais au précédent, a fortiori pour sa période expressionniste. Loin d’être son coup d’essai, L’inhumaine est sans doute son métrage le plus emblématique, car il déborde d’ambitions et pas seulement en terme de production ou de réalisation.

Marcel L’Herbier ne se cantonne pas à un média pour raconter une histoire. Il se sert plutôt de l’intrigue comme cadre (ou prétexte) afin d’y intégrer des arts aussi disparates que le stylisme, la décoration, la sculpture ou encore l’architecture pour ne citer que les plus apparents. De plus, L’inhumaine est la parfaite représentation de l’art déco qui, à l’époque, connaît son âge d’or. Ce mouvement fait de formes géométriques et d’épure s’exprime autant dans les aménagements intérieurs que dans l’esthétique si particulière de la villa de la cantatrice. Un travail exigeant qui se solde par un cachet unique qui inspirera parfois d’autres métrages, comme La source de feu, à une échelle moins dominante, cela dit.

Cet amalgame des arts est également l’occasion de s’essayer au mélange des genres. L’aspect dramatique de l’intrigue est prépondérant, mais de nombreuses allusions au fantastique, à la science-fiction, ainsi qu’au polar, se retrouvent à intervalles réguliers. Ainsi, Marcel L’Herbier dépeint une tragédie moderne qui, dans l’entre-deux-guerres, s’interroge autant sur une romance obsessionnelle que sur les technologies émergentes. Le statut d’ingénieur et de scientifique d’Einar (Jaque Catelain) permet de mettre en avant l’idée de la télévision. Plus qu’une approche avant-gardiste, cette anticipation peut être qualifiée de visionnaire tant elle se révélera prophétique des décennies plus tard.

On notera également une symbolique particulièrement forte entre l’aspect éphémère de l’existence humaine et la quête constante d’une forme d’immortalité. Celle-ci se traduit surtout par l’héritage laissé à la postérité. Des inventions et des avancées considérables dans les progrès scientifiques pour Einar et la musique pour Claire (Georgette Leblanc). Une transposition culturelle et intellectuelle à même de représenter le besoin de reconnaissance. Là encore, tout s’effectue de manière implicite pour proposer un fond dont la pertinence conserve toute sa modernité. Discours dont le point d’orgue aboutit non pas à une renaissance dans la dernière scène, mais à l’émergence d’un art nouveau.

Pour ce qui est de l’histoire en elle-même, elle joue déjà avec des codes narratifs novateurs. Il ne s’agit pas uniquement d’alterner les points de vue pour offrir une vue d’ensemble, mais d’orienter la progression vers une idée précise. Celle-ci se montre alors biaisée par l’occultation d’informations primordiales. L’usage du flash-back est également présent pour crédibiliser la réelle teneur des événements. Une formidable leçon de manipulation soutenue par l’emploi de teintes colorées pour accentuer la gravité d’une séquence ou l’état émotionnel des protagonistes.

En l’absence de la copie originale, une reconstitution remarquable faite à partir de notes retrouvées aux archives françaises du film du centre national du cinéma et de l’image animée. Ce travail d’exception est appuyé par deux compositions ; celle de Darius Milhaud étant considérée comme perdue. Celle d’Aidje Tafial entretient un côté jazzy et suranné de la bobine, propre aux années folles. Et celle de l’orchestre d’Alloy, où les accents mélancoliques et les tonalités discordantes confèrent aux images une ambiance plus sombre.

Au final, L’inhumaine est une pièce maîtresse dans l’histoire du cinéma. Ce métrage s’avance comme un précurseur dont les audaces artistiques ouvrent un potentiel exceptionnel pour l’avenir du cinéma. Loin de s’arrêter à la seule narration de son récit, Marcel L’Herbier laisse s’exprimer son imagination sans craindre les contraintes liées aux genres qu’il exploite. Cela explique sans doute l’accroche de l’affiche : « une histoire féérique… ». Ce n’est pas dans la fantasy du terme que cela s’avère fondé, mais dans la volonté d’insuffler une part de magie au gré des images. Un peu comme Georges Méliès le faisait en son temps.

 

Note : 19/20

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Par Dante

 

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