Le Cri du Cannivore 2018 – Jour 7

Et de 7 !

7 Jours, une semaine entière déjà passée à passer de salle en salle et à me gorger de pellicules. Lorsqu’on trime tous les jours pour gagner son pain et qu’on rentre le soir épuisé après une journée de bureau, on se dit qu’on aimerait bien passer nos journées à mater des films, pour une fois. Et quand on se retrouve réellement à faire ça (sans gagner un centime en plus, vous vous rendez compte ? Je me tâte réellement à demander une augmentation de mon bénévolat), on se dit que finalement, c’est quand même sacrément épuisant. Surtout qu’avec tous ces comptes-rendus je n’ai pas le temps de me reposer entre deux séances.

Au final être journaliste ciné, c’est un peu comme être actrice porno. Certes on peut y prendre régulièrement du plaisir, mais au final ça reste quand même un vrai boulot.

 

Aujourd’hui a bien failli être la journée de la loose. Pourtant, le soleil revenu, tout s’annonçait bien. Désireux de ne pas rater The House that Jack built, nouveau film du sulfureux Lars Von Trier (probablement l’unique séance que je ne voulais manquer sous aucun prétexte lors de ce festival), j’avais fait attention de prendre assez d’avance pour arriver dans les temps et avoir une bonne place.

C’était sans compter la circulation, l’absence de place pour me garer (30 minutes scrogneugneu, j’ai jamais vu ça de toute la Quinzaine), puis la queue à la sécurité à l’entrée du Palais des festivals, et puis l’impossibilité de me rendre directement à la Salle du Soixantième par la voie la plus simple pour cause de photocall en cours. Et puis l’ascenseur complet pour tenter de trouver une autre issue.

Bref, la cata, 10 minutes avant la projection, je n’étais toujours pas arrivé jusqu’à la salle. Heureusement, mes errances dans le Marché du Film m’ont permis de me rappeler d’un passage secret qui mène directement à l’arrière de la Salle du Soixantième.

Résultat : suant et essoufflé, j’arrive finalement à pénétrer dans la salle, et à me trouver un des derniers sièges disponibles, juste devant l’écran.

Autant dire que si le film est aussi violent qu’on le raconte, je vais en prendre plein les dents.

The House that Jack built, donc.

5 ans après Nymphomaniac, qui rassemblait à nouveau la fascination presque morbide du réalisateur pour le sexe et la violence (des thèmes qui ont souvent jalonné sa carrière), Lars Von Trier revient derrière la caméra, bien décider à ruer dans les brancards. Et 7 ans après Melancholia, le revoilà sur la Croisette, apparemment revenu en odeur de sainteté auprès du comité de sélection (on se souvient de nombreux scandales auxquels il avait pris part).

The House that Jack built, donc, ou l’histoire de Jack, un serial-killer en pleine discussion avec un mystérieux personnage nommé Verge (que l’on imagine proche d’un Passeur du Styx dans les premières secondes aveugles du métrage), et qui se propose de lui raconter son expérience à travers 5 expériences significatives de sa carrière de criminel, de sa première fois à son chant du cygne.

Dans un monde imparfait, le nouvel essai de Lars Von Trier aurait pu être le pendant danois du très décevant Climax de Gaspard Noé dont il partage certains points communs. Un sujet choc, une volonté de titiller là où ça fait mal, d’instaurer le malaise, une réalisation friande d’expérimentations graphiques, et surtout une auto-citation constante qui permet au réalisateur de parler de lui en plus de raconter son histoire. Seulement là où le gloubiboulga de Noé ressemble à une masturbation artistique qui pose aussi peu de question qu’elle remet le réalisateur en question, le film de Lars Von Trier offre en filigrane une relecture de l’œuvre du bonhomme et de son caractère qui tiendrait presque lieu de catharsis.

Au travers de ce personnage de psychotique qui apprend lentement à devenir serial-killer et justifie ses actes par un discours sur l’immortalité de l’art face à la vacuité de la vie humaine, le réalisateur semble profiter de la fiction pour faire son auto-critique, en tant qu’humain et metteur en scène. Le serial-killer, c’est lui, et chacun de ses films est comme un meurtre, une pulsion qu’il a besoin d’assouvir. Le tout avec une bonne dose de provocation face à ses détracteurs.

On l’a traité de misogyne ? Le voilà qui décrit les agissements de son anti-héros comme nantis d’un mépris banal pour la gent féminine dont il fait ses proies favorites. Il a été vu comme un nazi ? Jack disserte sur les génocides comme art total de la putréfaction, faisant le parallèle avec les techniques de macération du vin. On le prend pour un provocateur ? Il fait élever par son serial-killer la violence sadique au rang des Beaux-Arts. Frondeur, acerbe, pertinent et sans tabou, il semble vouloir lancer à la face du monde, comme l’avait fait Pialat à son époque : « Vous ne m’aimez pas, et bien je ne vous aime pas non plus ».

Bien sûr, on a le droit de douter des intentions du cinéaste, entre le recul sur soi-même et l’orgueil mis en image, la frontière peut être mince, tout ça pourrait n’être qu’un immense pensum masturbatoire déguisé en portrait hardcore de serial-killer. Seulement, non seulement beaucoup d’éléments laissent à penser que le discours n’est pas unilatéral (notamment par l’utilisation de l’interlocuteur Verge, interprété par Bruno Ganz, qui confronte Jack, l’alter-ego du réalisateur, à ses choix dans sa façon de raconter son histoire), mais en plus le film fonctionne parfaitement par lui-même, avec un niveau de lecture on ne peut plus terre à terre.

On a en a vu pourtant, des histoires semblables, des biopics de serial-killer vu de leur point de vue, que ce soit Dahmer, Ed Gein, John Wayne Gacy, ou le Henry, portrait d’un serial killer de John McNaughton. Mais dans sa structure originale, mélange de discussion et de dissertions parfois métaphysiques, et d’excès de violence aussi secs et cruels qu’ils sont frontaux, dans son sous-texte qui questionne le rapport de l’humain à l’art, la mort, la famille, et sa propre violence intérieure, dans l’interprétation glaçante d’un Matt Dillon transfiguré, toujours subtil dans sa folie grandissante et son sadisme larvé, The House that Jack built a beaucoup plus de choses à raconter que le tout-venant.

Futurs spectateurs, soyez prévenus, comme à son habitude, Lars est choquant, Lars est vibrant, Lars nous fait des doigts, mais cette fois-ci il double son discours d’une certaine forme de distanciation, pour nous parler aussi bien de la mort et de la violence, que de l’art ou de lui-même.

Au sortir de là, plus rien jusqu’à 17h15 et la projection de Fugue à la Semaine de la Critique, ça va me laisser du temps. Ca va même me laisser plein de temps, parce que je vous aime, mes petits chéris, j‘essaie de vous faire les meilleurs comptes-rendus possibles, et avec tout ce qu’il y avait à dire sur la journée de la veille, et bien j’ai dû faire sauter cette séance pour finir ce que j’avais à écrire. Tout ça rien que pour vous, c’est dire si vous êtes gâtés. Mais après cet enchaînement de journées de folie, ça fait du bien parfois un jour calme, avec seulement deux séances. Surtout quand il s’agit de films attendus, ma deuxième séance s’avérant être le BlacKkKsman de Spike Lee. BlacKkKsman ou l’histoire vraie de Ron Stallworth (John David Washington qui s’est fait connaître grâce à la série Ballers), jeune noir fraichement accueilli dans la police de Colorado Springs qui sur un coup de tête décide d’infiltrer le Ku Klux Klan local avec l’aide de son unité.

Avant de parler du film, il faut que je vous raconte une anecdote sur la projection.

Celle-ci est donc commencée depuis environ 40 minutes, le ton est léger, les spectateurs attentifs, et tout à coup, sans prévenir, la guerre éclate à l’extérieur. On entend clairement les bombardements, et le crépitement des mitraillettes, le sol tremble et la salle entière vibre sous le choc, le public s’affole et fuit en hurlant et… ah… ah on me dit dans l’oreillette il s’agit tout simplement du feu d’artifice de la soirée Star Wars, qu’on a eu la bonne idée de lancer juste au-dessus de nos p***** de têtes et de cette salle absolument pas insonorisée. 5 ou 7 minutes de vacarme qui était parfois si présent qu’on entendait à peine les dialogues.

Passablement crispant, mais heureusement pas assez pour nous empêcher d’apprécier ce retour en grâce de Spike Lee, qui ne faisait plus vraiment fait de vague depuis un moment (en 10 ans, seuls deux de ses films sur huit ont eu les honneurs du grand-écran en France). À vrai dire, il faut remonter à Inside Man pour retrouver le réalisateur avec autant de fougue et de simplicité, autant de légèreté et de pertinence, autant de conviction et de subtilité. Car la tentation était grande, pour cet artiste engagé parfois jusqu’à l’excès dans la cause du peuple noir, parfois à deux doigts, dans ses films et ses discours, de troquer le message social contre la pure propagande.

Heureusement, il a ici le bon ton d’oublier tout prosélytisme au profit d’une analyse de la situation raciale des années 70. En confrontant Ron, jeune idéaliste exempt de tout préjugé qui prône le partage et la mixité de façon tellement simple qu’il n’en parle pas vraiment, à la fois aux suprématistes blancs forcenés du KKK et aux intégristes unilatéraux des Black Panther (pour qui l’homme blanc est une menace et les flics tous des assassins), Spike Lee ne fait pas que brosser un portrait évident d’un extrémisme ancré dans la culture américaine. Il le met aussi en parallèle avec la mauvaise solution générée par ce racisme ambiant, la révolte en réponse et les comportements sectaires des Black Panther, eux-aussi vus sous certains angles comme un groupuscule d’illuminés bornés prônant la violence comme seul moyen de libération.

Bien sûr, son cœur balance tout de même du côté de son peuple, et le but n’est pas de taper gratuitement pour faire amende honorable auprès de la critique et ainsi éviter de passer pour un extrémiste, mais il montre bien, en sous-texte, que les dérives communautaires mènent trop souvent à un état d’esprit fermé, contradictoire avec une volonté de rapprochement des peuples.

Au-delà de ce constat analytique, le film fonctionne également parfaitement en tant que simple film policier d’époque. Avec beaucoup de légèreté (ce qui est étonnant et rafraichissant au vu du sujet) et pas mal de verve, Spike Lee nous fait vivre cette histoire assez improbable avec tout ce qu’elle a de surprises et de moments de tension, bien aidée par une ambiance musicale qui ne se contente pas d’aligner les tubes des 70’s mais lui adjoint aussi une véritable musique de film (composée par Terence Blanchard, fidèle du réalisateur depuis Jungle Fever) lyrique et puissante, qui est souvent pour beaucoup dans l’attention que l’on porte à l’action.

Enfin, un casting attachant entoure John David Washington et achève de constituer le capitale sympathie du film, avec Adam Driver en flic juif obligé d’être le visage de Ron lors des meetings du KKK, Laura Harrier (la love-interest du nouveau Spiderman) en sympathisante des Black Panthers, ou encore un Topher Grace assez réjouissant en Bill Duke, grand Manitou de « l’Organisation », sorte de Donald Trump en à peine moins idiot. Car le constat que fait Lee en filigrane, c’est que l’époque décrite dans le film (où le KKK était combattu mais surpuissant, et où certains craignaient que ce bigot crétin et fasciste de Duke accède à la Maison Blanche quand d’autres trouvaient l’idée impensable) offre de curieuses similitudes avec l’Amérique de Trump. En témoignent les dernières images du film qui décrivent la réelle tragédie de Charlottesville en 2017, une touche finale au discours peut-être en définitive trop appuyé, mais qui offre un contrepoint saisissant à l’histoire ancienne racontée par BlacKkKlansman.

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Par Corvis

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