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Le Cri du Cannivore 2018 – Jour 5

Ca y est, c’est l’Apocalypse sur Cannes !

On nous avait averti pour la semaine, c’est finalement dimanche que la pluie s’est abattu sur la Croisette. Et pas un petit crachin breton, mais la bonne grosse sauce qui se déverse régulièrement sur les villes du Sud entre deux journées ensoleillées.

Tout ça pour dire, étant donné qu’il ne pleuvait pas dans mon lieu de villégiature, je suis descendu en bus comme une fleur, évidemment sans parapluie.

Heureusement, la presse étant prioritaire aux séances d’Un Certain Regard, je m’étais arrangé pour ne pas être obligé d’arriver avant l’ouverture des portes, ce qui me permet de ne patienter que 5 minutes sous la flotte avant d’entrer.

C’est donc bien mouillé (et mal placé dans la salle pour une fois, trop sur le côté) que j’assiste à la projection de Meurs, monstre, meurs, de l’argentin Alejandro Fadel.

Le premier plan de Meurs, monstre, meurs est totalement saisissant dans sa violence frontale inédite pour Cannes, et accroche immédiatement le spectateur. Au milieu des moutons, une jeune femme tombe à genoux, suffocante, la gorge tranchée. Elle finit par laisser retomber sa tête en arrière, ce qui a pour effet d’élargir la plaie et de la transformer en trou béant, laissant apparaître la trachée et entendre des gargouillis sanglants. Agonisante, elle attrape ses cheveux de la main et se force à relever la tête, se retrouvant à nouveau face caméra.

Le dernier plan du film, qui court sur une partie du générique, est tout aussi saisissant, et donne presque l’impression que le film aurait plus sa place au BIFFF qu’à Cannes, mais pour ne pas spoiler un élément assez surprenant du métrage, je me garderais bien de vous le décrire.

Entre les deux… Et bien entre les deux nous avons droit à un film très très étrange, aussi goulûment déstabilisant que dangereusement hermétique. Un panachage de tons disparates qui mélange horreur charnelle que n’aurait pas renier Cronenberg, ambiance délétère parsemée de détails passablement glauques, trip hypnotique lorgnant presque vers le mystique, étude de la peur comme partie prenante de la vie humaine, et drame d’auteur lénifiant à base de longues séquences de dialogues et de plans allongés en dépit du bon sens. Résultat, avec cette histoire de femmes retrouvées décapitées et d’un suspect clamant que c’est l’œuvre d’un monstre et pas d’un homme, Meurs, monstre, meurs alterne entre l’ennui profond et la fascination intense, entre la terreur du mystère et la fatigue d’un récit embrouillé, parfois même dans la même séquence.

Le réalisateur n’hésite pas à aller jusqu’au bout de son concept et de ses idées visuelles, quitte à s’aliéner un public à qui il ne facilite pas la tâche. Le bon côté des choses, c’est qu’il ne se refuse rien, des éléments les plus morbides (le film est vraiment craspec et laisse un goût amer) aux images les plus dingues, notamment dans un dernier acte totalement halluciné.

Bref, pas sûr qu’on apprécie vraiment cette plongée en eaux sales parfois rédhibitoire, mais par contre, on n’oubliera pas Meurs, monstre, meurs de sitôt.

 

Chose incroyable, au sortir de la salle, le temps a tourné, il fait un soleil magnifique. Bon, avec un vent froid, certes, on se croirait en Octobre, mais il fait beau quand même.

Raison de plus pour aller faire la queue en avance. Après ma déconvenue du Monde est à toi la veille, je ne me laisserai pas avoir, et j’arrive plus d’une heure en avance pour voir le Climax de Gaspard Noé. En arrivant je me dis que j’ai rudement bien fait, vu que la file s’étale déjà bien au-delà du raisonnable. Pas de soucis me dis-je, la salle est grande, j’étais au même endroit pour Mean Streets le premier jour.

Seulement voilà, en tendant l’oreille, j’entends que la mission est presque impossible, tant il y a eu d’invitations prioritaires distribuées par l’équipe du film.

Effectivement, 5 minutes avant la projection, la queue n’a quasiment pas bougé, c’est peine perdue, je dois me rabattre sur autre chose. Au moins cette attente aura eu le mérite de me faire croiser Michael Shannon, quasiment incognito avec sa moustache et ses lunettes de soleil, qui errait dans les rues de Cannes sans que personne ne fasse attention à lui.

Direction la Salle du Soixantième donc pour ma solution de repli, le documentaire de Wim Wenders Le Pape François, un homme de parole. Et grand bien m’en a pris. Comme à son habitude, surtout lorsqu’il s’agit de ses documentaires, Wenders fait preuve d’une simplicité et d’une acuité qui confine au génie. S’il ajoute à son film une voix off de son cru et des images tournées pour l’occasion lorsqu’il s’agit de visualiser la vie de Saint François d’Assise (qui a inspiré au nouveau pape son nom et sa démarche spirituelle), le reste n’est qu’une succession d’images d’archive des déplacements du pape, et d’entretiens donnés pour l’occasion. Il en résulte un puzzle limpide, qui n’apprendra pas forcément grand-chose à ceux qui suivent un minimum les agissements du pontife, mais qui rappelle combien François, en refusant à l’Eglise son luxe habituel, en assumant ses propos frondeurs sur la nécessité de ne pas marginaliser les homosexuels, ou sa tolérance zéro envers les ecclésiastiques coupables de crimes sexuels, en se montrant d’une humilité à toute épreuve et en allant directement à la rencontre de ses ouailles sans chichis, a fait trembler sur ses fondements confits d’orgueil l’Eglise catholique.

Plus qu’un documentaire sur un pape en fonction, le film de Wim Wenders brosse le portrait d’un homme qui ne se considère que comme un humain de plus, et dont le discours va bien au-delà des considérations spirituelles. Bien sûr, on retrouvera dans ses paroles des concepts fondamentalement religieux sur la forme, lorsqu’il utilise Dieu et ce qu’il a légué à l’homme pour justifier la légitime bonne conduite à adopter, ce qui aura forcément pour effet de faire grincer des dents quelques anticléricaux primaires. Mais sur le fond, l’idée est bien là : le pape François se bat pour des idéaux de paix et d’équilibre écologique qui fait parfois ressembler son discours à une plaidoirie animiste pour Gaïa la Terre Mère.

Pour qui ne suit pas forcément avec assiduité les préceptes de l’Église, le pape François restera le représentant d’une instance bigote qui prône le mariage comme le centre de la famille et reste contre la contraception et l’avortement, mais il semble impossible de ne pas écouter un homme qui parle si bien de sujets si importants, et s’est avéré une bouffé d’air frais dans une Église qu’il a littéralement retourné comme une crêpe, la faisant évoluer comme peu de ses prédécesseurs. S’il y a bien une chose d’immortalisé dans Un Homme de parole, c’est bien cette parole justement, tellement forte qu’elle a agi pour le bien de ses ouailles (et peut-être de l’humanité) comme autant d’actes concrets.

Comme il le dit si bien « Dieu vous aime, et vous a donné la liberté de tout. Y compris de ne pas l’aimer. C’est une grande responsabilité ». Hé bien cher François, nous avons également la liberté de ne pas vous aimer, mais je ne vois pas ce qui nous en empêcherait, surtout quand vous terminez ce documentaire hilare après avoir raconté une blague.

J’ai longtemps hésité avant de prendre une décision pour le film suivant. Il allait me faire finir tard, le temps était mauvais et il n’y aurait plus beaucoup de bus à cette heure-là. D’un autre côté, ce Girl, premier film du belge Lukas Dhont, avait d’excellents échos qui le plaçaient déjà comme un sérieux concurrent à la Caméra d’Or (qui récompense les premiers films) et donc forcément au Prix Un Certain Regard compétition dans laquelle il concourt.

Mais du coup, ce documentaire plein de douceur et d’amour m’a ragaillardi, et je décide de tenter le coup.

Et les amis, quel film. QUEL PUTAIN, DE FILM ! Avec Girl nous avons droit à une œuvre absolument fabuleuse d’émotion et d’intensité, en plus d’être incroyablement pertinente sur son sujet. Un uppercut poignant, qui vous laisse en tension, ébahi et impliqué à 100% dans l’histoire qui se déroule devant vos yeux.

Girl ou l’histoire de Lara, jeune fille de 15 ans qui entre dans une des plus notables écoles de danse de Belgique, pour devenir ballerine. Elle est douée, elle est travailleuse, elle sait s’intégrer, bref tout irait pour le mieux si ce n’est un petit détail : Lara est né dans le corps d’un garçon, et elle commence à peine son traitement hormonal.

Depuis quand ? Depuis quand n’aviez-vous pas été investi à ce point dans un film ? Depuis quand ne vous étiez-vous pas investi au point de n’être là, l’espace d’un film, que pour voir sourire et triompher le personnage principal ? On rit avec Lara, on a peur avec Lara, on pleure avec elle, on a mal pour elle, quand elle met son corps de garçon à rude épreuve pour être au niveau des jeunes filles de son école de danse. On est constamment en souffrance, craignant l’inévitable confrontation avec la société encore obtuse, craignant l’inévitable humiliation qui doit forcément jalonner son parcours, car l’homme est cruel, et l’enfant plus cruel encore. Et quand celle-ci arrive, elle est si banale et évidente qu’on a envie de crier.

Pendant 1h45 on ne vit que par et pour Lara, pour la comprendre et la soutenir dans ce douloureux combat, malgré l’amour d’un père compréhensif qui fait tout pour l’accompagner (Valentijn Dhaenens, que je ne connaissais pas et qui est un peu un croisement entre le Vincent Gallo des Flandres et un Vincent Cassel belge), bien aidé par une interprétation absolument fantastique. Je vais le répéter et utiliser des majuscules pour bien me faire comprendre : ABSOLUMENT FAN-TA-STIQUE. Si fantastique qu’on a sincèrement du mal à savoir si l’interprète de Lara est un garçon particulièrement talentueux, ou une véritable jeune fille transgenre en pleine transformation.

Le générique, et un minimum de recherche après coup donnent la réponse, non seulement Lara est un jeune acteur de 15 ans appelé Victor Polster, mais celui-ci est danseur de formation et voit là sa toute première participation à un film, ce qui rend sa performance encore plus forte.

Touchant, tragique, drôle parfois, douloureux souvent, Girl arrive à poser toutes les questions qui viennent à l’esprit dans un contexte pareil, sans jamais passer pour un pensum social obséquieux. Quid des sentiments amoureux, quid de sa place en tant que femme dans la société moderne, comment espérer une sexualité épanouie quand notre apparence n’est pas conforme à ce que notre cœur ressent ? Avec beaucoup de délicatesse, Girl essaie, non pas de répondre à ses interrogations, car le sujet est trop vaste, mais d’en montrer tout le spectre, à travers l’histoire de cette jeune fille qui souffre de ne l’être qu’à moitié. Incroyable chef-d’œuvre qui aurait mérité sa place dans la course à la Palme d’Or, Girl est un film de salubrité publique, qui sera à voir de toute urgence dès que des distributeurs français se seront penchés sur son cas.

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Par Corvis

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