Dilemma

Auteur : Clarke

Editeur : Le Lombard

Genre : Uchronie, Thriller

Résumé :

Grèce, 1934. Un jeune archéologue allemand découvre des manuscrits anciens au fond d’une grotte. Ils ont été rédigés par de grands philosophes tels que Platon ou Aristote, sur le thème du déterminisme. Par jeu, ces penseurs ont tenté de prévoir l’avenir du monde en se basant sur les éléments qu’ils en connaissaient. Et ils semblent avoir réussi. Que faire quand on a dans les mains toutes les clés pour faire perdre ou gagner une terrible guerre à venir ? Peut-on rester un patriote dans un pays dirigé par les nazis ?

Avis :

À n’en pas douter, l’univers de la BD dispose d’une richesse aussi profonde que la littérature. Ce média culturel possède des codes et des contraintes qui lui sont propres. En termes de rythme, de vision artistique ou même d’architecture des intrigues, le neuvième art peut tout aussi bien porter des œuvres courtes et percutantes. D’autres, en revanche, demeurent au stade des bonnes intentions. Non pas à cause d’un potentiel inexistant, mais d’une mauvaise approche du sujet et de l’orientation narrative. Et c’est ce qui se produit avec Dilemma. Un récit aux ambitions affichées, un contexte passionnant, mais au résultat somme toute discutable. Surtout dans la forme et, de moindres manières, sur le fond…

De par sa façon d’aborder son sujet et son ambiance, Dilemma rappelle Cassio. Cette saga parvenait à entremêler l’Antiquité romaine à une époque contemporaine. Il en ressortait une œuvre originale et maîtrisée. Le fait de confronter deux périodes historiques aux antipodes n’est donc pas une nouveauté, mais l’idée fonctionne et peut donner lieu à un parcours singulier et entraînant. Or, il se pose de nombreux écueils avec Dilemma qui empêchent non seulement de se sentir concerné par les événements, mais qui laissent dubitatifs quant à la pertinence des propos. Les auteurs s’arrogent les poncifs du thriller ésotérique en oubliant de les adapter au format de la bande dessinée.

Du côté des bons points, on peut évoquer un mystère antédiluvien suffisamment épais pour susciter l’intérêt du lecteur et générer un suspense de rigueur. Le fait que l’époque « moderne » s’ancre dans le Berlin des années 1930 est également judicieux. Cela permet à l’ensemble de développer une valeur historique relativement crédible. Les événements politiques, les tensions à l’origine de bien des dissensions, la propagande du parti nazi, ainsi que la reconstitution de la capitale allemande, sont autant d’éléments probants. Et pourtant, l’alchimie ne prend pas et ce n’est pas la présence de figures connues (de Platon à Himmler) qui change la donne.

Tant dans la mise en place que dans la continuité du récit, Dilemma tente vainement de calquer la construction de chapitres courts aux planches d’une BD. Au départ, la structure reste assez sobre. À savoir, une page, un point de vue. Déjà, l’on sent poindre une alternance des personnages mal maîtrisée, puisqu’elle empêche l’immersion du lecteur. Cependant, plus on avance dans l’histoire, plus cette constance à changer d’angles survient de manière inappropriée. Les séquences se coupent sans réelle justification, tandis que les transitions ne possèdent aucune fluidité ni continuité dans leur agencement. Pour les repères chronologiques, tout juste a-t-on droit à des tons sépia pour les passages en compagnie des philosophes grecs.

Étant donné qu’il reste au sommet du haut de leur falaise en toges, ce n’est pourtant pas cet aspect qui suscite la confusion. Bref, toujours est-il que la soi-disant énigme séculaire n’en est pas une. On pourrait encenser la réflexion pseudo-déterministe du destin de l’humanité en évoquant les thèses complotistes que cela engendre, mais non. On sombre dans des divagations rocambolesques pour tenter de lier la volonté de philosophes grecs à l’avènement du 3e Reich. De ce postulat intrigant, il n’en découle que des échanges se calquant sur les événements concernés pour essayer d’y trouver une source historique. Même en occultant une crédibilité somme toute discutable, il règne trop de confusions et d’explications évasives pour que cela prenne.

On oublie certains pans de l’histoire (ou plutôt des histoires) pour mieux s’appuyer sur des raccourcis faciles. Malgré quelques passages assez dynamiques, la trame tourne vite en rond, préférant se perdre dans une évolution des plus douteuses. La faute à des motivations mal dégrossies et des réactions contradictoires. Et pour desservir le tout, rarement des personnages de BD auront été si inexpressifs. Dans la joie, la peine ou la colère, leur faciès demeure similaire, aussi imperturbable que stérile. Les gestes sont figés et peu naturels. Encore une fois, seul l’environnement vient contraster un style simpliste, voire schématique quant à la description des protagonistes.

Quant au fameux dilemme, le fait d’avoir une version A et B de la même histoire n’apporte strictement rien. Cette distinction s’effectue uniquement sur les ultimes planches et n’implique guère le lecteur dans son choix ou la finalité des événements. Cela survient comme un cheveu sur la soupe après un manque flagrant d’intérêt et d’enjeux. Non seulement cela ne nécessite pas une double édition, mais chacune des versions n’offre aucun contraste par rapport à l’autre. Un point de vue différent ou une approche opposée auraient permis de justifier le concept. Inutile, quand bien même la deuxième fin est librement consultable via le web.

Derrière un concept initial aguicheur et de belles promesses, Dilemma déçoit à presque tous les niveaux. Incapable de maîtriser la densité de son intrigue, les auteurs font s’enchaîner les vignettes sans grande préoccupation pour une évolution sensible et pertinente. Confus à certains égards, l’histoire se délite progressivement pour mieux se confronter à la vacuité de ses propos. Si le déterminisme et la thèse d’un complot mondial et séculaire n’étaient pas pour déplaire, des justifications trop vagues et des choix narratifs discutables laissent le potentiel de la BD au stade des initiatives. Qui plus est, le pitch initial se pare d’une formulation mensongère, car il n’est guère question de prédictions, mais d’un façonnement mal dégrossi. Un peu comme la structure même du récit.

Note : 08/20

Par Dante

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