septembre 28, 2020

Germania – Harald Gilbers

Auteur : Harald Gilbers

Editeur : 10-18

Genre : Historique, Policier

Résumé :

Berlin, été 1944. De jeunes femmes sont retrouvées mortes, nues et mutilées, devant des monuments aux morts de la Première Guerre mondiale. Contre toute attente, le SS-Hauptsturmführer Vogler fait appel à Richard Oppenheimer, l’ancien enquêteur star. Pourtant Oppenheimer est juif et donc officiellement interdit d’exercer… Tiraillé entre son quotidien misérable dans une  » maison juive  » et le confort que lui offre son nouveau statut, Oppenheimer est de plus en plus inquiet. Tous les indices pointent vers un assassin appartenant à l’élite nazie, si Oppenheimer échoue, son destin est scellé. Mais n’est-il pas encore plus dangereux de démasquer le coupable ? Pendant les derniers jours du Reich, les tensions sont à leur comble…

Avis :

Plus que toute autre période historique, la Seconde Guerre mondiale propose un contexte (politique et socioculturel) encore vivace dans les mémoires. Sans doute est-ce dû à sa proximité temporelle et aux témoignages de personnes contemporaines de cette époque tourmentée. Peut-être trouve-t-elle également une résonnance particulière dans une actualité qui offre un parallèle préoccupant. La montée en puissance des extrémismes dans les classes moyenne et aisée, le communautarisme exacerbé ou l’abrutissement des masses et l’oubli. Il n’est donc guère surprenant qu’un romancier puise dans ce potentiel pour poser les fondements d’un thriller aussi moderne que crédible.

De base, le genre se révèle exigeant et délicat à mettre en œuvre. Les difficultés demeurant suffisamment nombreuses pour maintenir l’intrigue sur une certaine dynamique et originalité, y ajouter une approche historique relève du défi littéraire que peu d’auteurs sont capables de concrétiser avec une telle force. Le principal obstacle étant de concilier un récit entraînant sans léser le contexte ou le laisser supplanter celle-ci. Autre aspect qui peut déconcerter, le fait de plonger en plein Berlin sous le 3e Reich. On oublie donc toutes les questions d’encensement relatives aux Alliés, à la résistance ou au blitz subit par les Britanniques.

Certes, il y a bien Philip Kerr qui s’est essayé à l’exercice avec sa trilogie berlinoise, mais compte tenu des complications mentionnées précédemment, une telle incursion n’est pas courante dans le domaine du polar ou du thriller. Dans un tout autre registre, La voleuse de livres était parvenu à retranscrire un visage humain de la population allemande pendant la période nazie, démontrant qu’il n’y avait qu’une masse aveuglée par leur führer. Avec Germania, l’on découvre la capitale allemande de mai à juin 1944. La fin du conflit se fait sentir et, malgré tout, la vie suit son cours, aussi houleuse qu’elle puisse être. Pourtant un tueur en série sévit et massacre de jeunes femmes.

Au regard du modus operandi et des autorités dépassées par de tels actes, on serait enclin à rapprocher le parcours macabre de l’assassin de celui de Jack l’Éventreur. La haine envers la gent féminine, une vengeance envers elle, la correspondance initiée avec les forces de l’ordre… Autant d’éléments qui amènent à cette comparaison. Au vu du pitch de départ et de ce qui va suivre, on songe néanmoins au chef d’œuvre d’Anatole Litvak, La nuit des généraux, où un haut gradé allemand tuait en toute impunité les femmes qu’il croisait. Les points communs entre les deux histoires sont nombreux, la progression sensiblement différente.

Est-ce un comble ou un habile pied de nez à la doctrine nationale-socialiste ? Le personnage principal est un juif dont les services sont sollicités par la SS. Loin d’être farfelu, ce choix apporte une tout autre dimension au livre, tant sur le plan des compétences que des tensions sous-jacentes entre les intervenants. L’aspect dramatique se ponctue du quotidien d’Oppenheimer (son patronyme n’est sans doute guère anodin, non plus) dans une maison de juifs, à différencier des camps de concentration par une ascendance ou un lien de parenté avec des Aryens. C’est donc autant une page de l’histoire méconnue ou trop peu évoquée qui nous est donnée de contempler entre deux étapes des investigations.

L’on retrouve ainsi un parfait équilibre entre une description méticuleuse du Berlin des années 1940 et une enquête résolument moderne et immersive. La plume de l’auteur démontre des trésors d’inventivité pour exposer les faits, entamer des échanges à même de faire avancer l’intrigue. Il met en exergue les comportements des opprimés et des oppresseurs dans une capitale ébranlée par les bombardements répétés, les nouvelles du front de l’Est et le débarquement des Alliés sur les plages de Normandie. Tout comme les méfaits du tueur, ces informations sonnent comme un compte à rebours. Malgré l’incertitude de l’issue de la guerre, c’est aussi dans la lucidité des protagonistes, parfois leur résignation ou leur fatalisme, que le roman démontre toute sa puissance narrative.

Au final, Germania se révèle bien plus qu’un thriller historique. Il a beau rappeler certaines références littéraires ou cinématographiques, le livre d’Harald Gilbers développe un réalisme tel qu’on pourrait le croire écrit pendant cette période. Il en ressort une enquête prenante plongée dans l’histoire avec un grand H. Le contexte s’attarde autant sur l’instabilité géopolitique de l’Allemagne, le quotidien des derniers juifs encore tolérés au sein de la capitale que sur les exactions d’un serial-killer. De manière implicite, l’auteur s’interroge avec subtilité sur ce qui prévaut dans un climat plein de tensions et de dissensions. La vie de jeunes femmes innocentes ou les apparences d’un système totalitaire vivant ses ultimes instants ? Exceptionnel.

Note : 19/20

Par Dante

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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