La Belle et la Meute – #ElleAussi

 

 

Titre Original : Aala Kaf Ifrit

De: Kaouther Ben Ania

Avec Mariam Al Ferjani, Ghanem Zrelli, Noomane Hamda, Mohamed Akkari, Chedly Arfaoui

Année: 2017

Pays: Tunisie

Genre: Drame

Résumé:

Lors d’une fête étudiante, Mariam, jeune Tunisienne, croise le regard de Youssef.
Quelques heures plus tard, Mariam erre dans la rue en état de choc.
Commence pour elle une longue nuit durant laquelle elle va devoir lutter pour le respect de ses droits et de sa dignité. Mais comment peut-on obtenir justice quand celle-ci se trouve du côté des bourreaux ?

Avis:

Il y a des films nécessaires.

Ce ne sont pas forcément les plus accessibles, ou les plus agréables à regarder, car bien souvent ils nous forcent à contempler une réalité que nous nous refusons de voir, confortablement installés derrière les œillères de notre propre petite vie.

Aussi, certains spectateurs, peu enclins à souffrir au cinéma et qui ne voient les films que comme un moment de détente et de divertissement, auront tendance à les éviter rigoureusement, ce qui, à moins d’une réalisation choc ou d’un casting connu, n’offrira pas forcément à ces œuvres l’attention qu’elles méritent forcément.

 

Pourtant, si La Belle et la Meute est déjà en l’état porteur d’un sujet fort et douloureux, il s’avère encore plus d’actualité en cette période de Weinsteingate, qui semble avoir débloqué tellement de témoignages aussi importants que désespérants, que l’on perçoit seulement aujourd’hui l’ampleur d’un phénomène profondément ancré dans la société.

Et trop souvent passé sous silence.

Aussi, il est à craindre qu’un tel film, éprouvant et difficile d’accès, se perde dans le maelström de sorties de l’époque moderne (pensez-donc, avec Les Nouvelles Aventures de Cendrillon, Le Monde secret des émojis ou My Little Pony en salles cette semaine, le choix est vite fait), quand il arrive seulement à être distribué.

Heureusement, les festivals sont là pour redonner de leur superbe à ce genre de pelloche qui font mal et qui font réfléchir.

Ainsi, le tunisien La Belle et la Meute était présenté cette année à Cannes dans la section Un Certain Regard. S’il est reparti bredouille de la compétition, il a fortement marqué les spectateurs, que ce soit par son thème, ou par la pertinence virtuose de son concept formel.

La Belle et la Meute est le récit terrifiant d’une nuit d’horreur absolue. Celle de Mariam, une jeune femme violée par des policiers, méprisée et manipulée même par ceux qui devraient l’aider.

Insupportable (à dessein) sur le fond, le film scrute une société tunisienne sclérosée par la culture du viol et le besoin de sauver la face de ses institutions plutôt que d’endosser la responsabilité des failles du système. Et failles est un piètre mot pour définir les exactions de ceux-là même qui sont censés protéger la population.

Un constat choc, et un scénario qui bifurque de manière totalement abrupte après une ellipse tout aussi sèche, laissant le spectateur dans le flou total quant à la situation, celui-ci ne pouvant que suivre la scène, et découvrir au fur et à mesure le calvaire enduré peu de temps avant par l’héroïne.

Après un générique en forme d’introduction époustouflant, autant en termes de réalisation que de présentation des personnages et du contexte, on retrouve Mariam titubant sur la route, en pleurs, visiblement traumatisée, soutenu par un ami qui essaie de la convaincre d’aller à l’hôpital. On en saura pas plus, avant que le scénario déroule peu à peu sa suffocante suite d’événements.

Mariam a été violée, sans ménagement, par plusieurs policiers, et là où elle devrait être une victime protégée, elle se retrouve bientôt une gêne, une honte, presque une fautive.

Éreintant dans son sujet, La Belle et la Meute confirme aussi la recrudescence de plan-séquences pertinents dans le cinéma actuel.

Le film s’articule autour de 9 séquences, chacune constituée d’un seul et unique plan. Souvent virtuose, toujours techniquement incroyable et collant au plus près de l’horreur de la situation, la réalisation se fait étouffante et nous permet de vivre pas à pas le calvaire de Mariam, déboussolée, maltraitée par ceux qui devraient la soutenir, trimballée d’hôpitaux en commissariats sans aucune compassion, si ce n’est celle de Youssef, rencontré le soir même à une fête, et qui tente de lui apporter toute l’aide possible. Pour ne rien perdre de la situation, et épurer au maximum le film des artifices du cinéma, la réalisatrice Kaouther Ben Ania (Le Challat de Tunis) s’est rapproché au maximum du théâtre, jusque dans ses acteurs habitués aux planches et aux scènes très longues. De cette décision résulte une sensation de réel qui génère une tension incroyable, sans jamais oublier d’utiliser le medium à bon escient.

La caméra est mobile, suit les personnages, déambule dans les couloirs, les plans sont très longs (un film de 100 minutes en 9 plans, ça fait une moyenne de 11 mn par plan) et souvent éprouvants, surtout quand ils font la part belle aux dialogues (de sourds) et à la confrontation entre détresse et hypocrisie.

On guette longtemps la lueur d’espoir sans la voir venir, la peinture d’une société engoncée dans ses préjugés et ses œillères se révélant aussi terrifiante que réaliste. L’absence de montage, de son côté, en plus de mettre les acteurs en valeur, permet de saisir toute la puissance destructrice de ce système, qui cherche à broyer le citoyen pour ne pas se remettre en question.

On en ressort choqué, bouleversé, passablement énervé, mais convaincu d’avoir assisté là à un film très important autant au niveau thématique que technique.

 

Tout ça pour dire qu’en ces temps de révolte féminine, en ces temps de scandales et d’un constat amer des dégâts augurés par des décennies d’omerta, plus qu’un excellent thriller social, plus qu’une horrible histoire vraie (tirée de l’ouvrage Coupable d’avoir été violée de Meriem Ben Mohamed),  La Belle et la Meute s’avère un film nécessaire.

 

Note : 18/20

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par Corvis.

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