Swastika Night – Katharine Burdekin

Auteur : Katharine Burdekin

Editeur : Pocket

Genre : Uchronie

Résumé :

Sept cents ans après la victoire d’Hitler, l’Europe est soumise à l’idéologie nazie. Les étrangers servent de main-d’oeuvre servile, les femmes de bétail reproducteur, le progrès technique est interdit dans une société exclusivement agraire. Alfred, un jeune anglais en pèlerinage, est mis au courant par le chevalier von Hess de l’existence d’une chronique retraçant l’histoire de l’ancien monde…

Avis :

25 ans avant Le maître du haut-château, Katharine Burdekin signe une œuvre de science-fiction méconnue, mais ô combien prophétique et inspirée. On se trouve en 1937. La peur d’un nouveau conflit mondial ne fait alors plus l’ombre d’un doute pour nombre de personnes. Dire qu’il fut inévitable relève de l’euphémisme. Seulement, l’époque ne permet pas de se demander ce qu’il serait advenu du monde si les nazis avaient gagné, mais s’ils gagnaient tout simplement. C’est à partir de cette crainte aussi fondée qu’effrayante que l’auteure a écrit ce roman sous le pseudonyme de Murray Constantine. Chose incroyable et incompréhensible, il aura fallu patienter presque 80 ans pour profiter d’une traduction française.

Peut-on parler d’uchronie dans une période historique qui extrapole l’avènement et l’issue de la Seconde Guerre mondiale ? À notre époque, le terme pour une telle intrigue est évident. Pour resituer le récit dans son contexte, on évoquera davantage l’anticipation, à tout le moins de dystopie. Le genre n’étant alors qu’à ses balbutiements. Au-delà de ces considérations, Swastika Night nous projette loin, très loin, dans le Reich millénaire promis par Hitler. Soit 700 ans dans le futur. Qu’on ne s’y trompe pas, on délaisse toute extrapolation des technologies ou de l’évolution matérielle. Le récit se concentre sur les rapports humains et leur moralité dans un monde sous le joug des nazis. Contrairement à certaines œuvres similaires, cette approche permet de très bien vieillir, tout en restant d’actualité.

L’aspect sociétal tend vers un régime féodal où les castes prévalent sur tout autre jugement de valeur. On distingue une hiérarchie au sein du parti nazi (le Führer, les chevaliers teutoniques…), mais surtout au sein des peuples asservis, considérés alors comme des races inférieures. L’auteure étant britannique, la confrontation se focalise principalement entre Allemands et Anglais, même si l’évocation d’un empire japonais parsème les pages. Mais cet échelonnement inégalitaire entre humains est poussé à son paroxysme en s’attardant sur le sort des femmes. Reléguées au rang de simples bêtes de somme, elles sont enclavées dans des baraquements.

L’allusion annonciatrice des camps de concentration est proprement stupéfiante. Dans un premier temps, il est difficile de se représenter la gent féminine dans un avenir si peu engageant. Puis on nous dépeint des traits abominables, comme si leur évolution (ou plutôt leur dégénérescence) s’était faite avec un assentiment implicite. Sous couvert d’un discours jonché de justification philosophique un rien abstraite, cette thèse très curieuse est belle et bien présente dans l’ouvrage. Par ailleurs, elle appuie l’éternelle soumission de la femme à l’homme. Dit comme cela, on pourrait douter que Swastika Night soit écrit par une ardente féministe. Et pourtant, c’est en exposant l’antithèse de ses propres convictions que Katharine Burdekin développe son pamphlet contre l’extrémisme, l’aveuglement et la haine.

Et l’histoire en elle-même ? Elle se révèle plus ou moins contemplative. Les échanges entre les protagonistes servant de vecteur aux idéaux (ou à leur contraire) de leur génitrice. En cela, l’intrigue a la nette tendance à se pencher uniquement sur le sort de la femme, quitte à délaisser d’autres aspects et conséquences d’une victoire du IIIe Reich. Pour preuve, les répercussions sur les hommes sont moindres, même si guère minimisées ou négligeables. En revanche, le fait de mettre en avant les absurdités idéologiques avant l’heure est présent, principalement ce qui a trait à l’aryanisme et ses incohérences. Par exemple, on se surprend à remarquer le décalage entre l’image historique d’Hitler et l’image divine, semblable à un nouveau dieu, entretenu à travers les siècles.

Incertain futur. Rarement un titre de collection aura été aussi révélateur du contenu d’un ouvrage. Swastika Night s’impose comme une œuvre engagée et terriblement lucide sur les dérives du nazisme. Sous le prisme de la science-fiction, Katharine Burdekin signe un roman prémonitoire, annonçant la Seconde Guerre mondiale et les camps de concentration. L’auteure fait preuve d’une incroyable clairvoyance tout en dénonçant l’inertie des autres pays et leur système patriarcal où la misogynie et le sexisme règnent. On saluera également une narration patiente qui dépeint la progression lancinante de l’histoire et de sa déformation au fil des siècles pour aboutir à une mythologie erronée et pleine de non-sens. Un livre nécessaire qui, en dépit de son aspect fictionnel, pourrait presque tenir d’œuvre historique à part entière. Son discours sur la déshumanisation graduelle de l’individu résonne avec une justesse proprement stupéfiante. Finalement, tant de perspicacité laisse place à une autre question. Et si la montée en puissance du nazisme avait pu être évitée ?

Note : 17/20

Par Dante

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