Grave

De : Julia Ducournau

Avec Garance Marillier, Ella Rumpf, Rabah Naït Oufella, Laurent Lucas

Année : 2017

Pays : France, Belgique

Genre : Horreur, Drame

Résumé :

Dans la famille de Justine tout le monde est vétérinaire et végétarien. À 16 ans, elle est une adolescente surdouée sur le point d’intégrer l’école véto où sa sœur ainée est également élève. Mais, à peine installés, le bizutage commence pour les premières années. On force Justine à manger de la viande crue. C’est la première fois de sa vie. Les conséquences ne se font pas attendre. Justine découvre sa vraie nature.

Avis :

La faculté de classer les films par genre est une spécificité propre à la France. En effet, il semble très difficile dans notre beau pays de ne pas mettre des étiquettes à tout ce qui fait référence, de près comme de loin, à la culture. Drame, policier, péplum, horreur, comédie, thriller ou encore fantastique et autre film biographique, nous sommes incapables de ne pas référencer un objet afin de faciliter son approche et sa compréhension. Et pourtant, s’il y a bien quelque chose qui est propre à l’art, c’est sa propension à nous faire réfléchir, à nous questionner sur nous, sur ce que nous sommes et ce que nous ressentons, sans critère de classification. Bien entendu, tout cela est subjectif, indu à la personne et les ressentis sont tout autant différent en fonction de son vécu et de son habitus. Il en va de même avec le cinéma, surtout quand il se veut expérimental et qu’il ne répond à aucun code du genre. Julia Ducournau signe avec Grave une première œuvre qui rentre parfaitement dans cette catégorie, tant le film appelle à un effort du spectateur et tranche avec les codes du septième art comme on a l’habitude de le voir.

Ayant fait couler beaucoup d’encre lors de sa sortie en salles, et même avant dans les différents festivals, véhiculant un marketing un peu putassier à base de gens s’évanouissant dans les salles ou de sacs à vomi sous les sièges, Grave reste et restera un ovni dans le paysage cinématographique français et c’est tant mieux. Cependant, le film risque fort d’en laisser plus d’un sur le carreau, tant son approche frontale et sensitive peut laisser de marbre, voire même rebuter, et l’obscurantisme de son message peut paraître alambiqué pour pas grand-chose au final. Mais qu’importe puisque la jeune réalisatrice offre là une œuvre marquante, montrant que le cinéma français peut offrir autre chose que des drames lénifiants ou des comédies balourdes.

L’histoire se concentre autour de Justine, une jeune fille brillante qui rentre dans une école de vétérinaire. Végétarienne depuis sa naissance, elle rejoint sa sœur qui s’est mise à manger de la viande. Découvrant à son tour le goût de la chair, dans tous les sens du terme, Justine grandit tout en prenant conscience de son corps et du sens propre de l’humain. Tissant des liens conflictuels avec sa sœur et tombant amoureuse d’Adrien, un jeune homme homosexuel, Justine va découvrir aussi un terrible secret de famille.

Il est très difficile de classer Grave dans un genre propre. Œuvre protéiforme cherchant aussi bien dans le drame que l’horreur ou encore l’humour, le film de Julia Ducournau est inclassable et c’est certainement ce qui fait sa force. Si on peut être perdu durant le visionnage, ne donnant aucun repère temporel ou spatial, le film entraine le spectateur dans une descente en enfer progressive où le monde est peuplé de monstres à forme humaine et où chacun cache un lourd secret. Il ressort de ce film une ambiance glaciale, qui n’est pas sans rappeler un certain David Cronenberg à ses débuts. Béton gris, station de routiers glauque, salle de classe désuète, il réside dans ce métrage une atmosphère triste et lourde, il y a quelque chose de pesant, donnant toute la force au récit et de la puissance au drame qui se joue sous nos yeux. Cette ambiance est renforcée en plus par un éclairage minimaliste et des choix de lumières intéressants, conférant une certaine crudité à l’ensemble. C’est réaliste, c’est à échelle humaine et la mise en scène est exemplaire de ce côté, prônant toujours des plans près du sol ou proche des personnages, pour rendre l’ensemble plus crédible. On regrettera peut-être l’absence de séquences vraiment marquantes ou encore une scène d’action où la caméra bouge beaucoup trop, mais c’est bien peu de choses.

En fait, le film va surtout interroger le spectateur sur son message. Pourquoi le cannibalisme ? Pourquoi un parcours aussi chaotique ? Pourquoi un choix de montage aussi cut ? En fait, tout trouve un certain sens lorsque l’on repense au film et sa progression par la suite. La réalisatrice le dit elle-même, rien n’est laissé au hasard dans ce métrage et chaque mot a son importance. Allant constamment à l’essentiel, Grave est un film qui va de scène en scène sans jamais faire d’exposition ou de palabres inutiles. Cela permet de rendre l’ensemble vivant et de ne pas perdre de temps sur certains passages qui auraient ralenti le rythme. Concernant la thématique du cannibalisme, il faut comprendre que Grave est un film qui raconte la découverte de son corps, la découverte de soi, de l’autre et de son humanisme. Ainsi donc, Justine se retrouve de manière violente intégrée dans un microcosme étrange, bigarré et elle semble rejetée par tout le monde. Entre un professeur odieux, un ami homosexuel et une grande sœur bizarre, elle se retrouve seule devant un apprentissage complexe. Et son point d’ancrage, c’est donc de manger de la viande humaine. Un point qui peut sembler incompréhensible, mais qui trouve une explication sur la fin, même si cela reste profondément Z. Mais qu’importe puisque le rapport à la chair trouve ici deux raisonnements et finalement, Grave se veut plus intelligent qu’il n’y parait, trouvant dans le sang un apaisement pour enfin grandir.

Alors oui, le film peut grandement diviser. A la fois sans genre et complètement auteur dans sa démarche, le film se démarque de tout ce qui peut se faire aujourd’hui et ne rentre dans aucune case. Le film divise aussi au niveau de la prestation des acteurs. Garance Marillier est pourtant très forte dans un rôle très difficile d’une jeune fille à la découverte de son corps et qui au départ ne semble pas affectée par beaucoup de choses. Un rôle complexe et la jeune actrice surmonte cela avec brio, en plus d’être à l’aise dans des scènes de nu ou de sexe. Mais le meilleur acteur est certainement Rabah Naït Oufella, jouant le vrai héros du film, celui qui voit cette évolution macabre et cette dominance de la grande sœur. Là aussi, son rôle est très difficile et il relève le pari avec brio. Seule Ella Rumpf semble peu concernée par son rôle de grande sœur délurée.

Au final, Grave est un film très intéressant, mais aussi très difficile d’accès. Mélange incongru de drame, d’horreur, de film d’auteur et de comédie dramatique, Julia Ducournau réussit à sortir complètement du cadre du septième art pour fournir une œuvre sensitive étrange, dérangeante, mais qui apporte son lot de questionnements et interpelle le spectateur. Et finalement, tout l’art réside dans le fait de marquer son public et de l’amener à réfléchir à ce qu’il est profondément, ce que réussi la réalisatrice, malgré, bien évidemment, quelques scories propres à tout premier film.

Note : 15/20

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Par AqME

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