décembre 5, 2020

Sans Pitié – Cinéma Non EdulCorée

Titre Original : Bulhandang

De : Sung-Hyun Byun

Avec Kyung-Gu Sol, Si-Wan Yim, Kim Hie-Won, Jeon Hye-Jin

Année : 2017

Pays : Corée du Sud

Genre : Thriller

Résumé :

Jae-ho, qui se rêve chef de gang, fait la loi en prison auprès des autres détenus. Mais son autorité est remise en cause à l’arrivée de Hyun-su, un nouveau venu.

Avis :

« Tarantinesque » ! scande l’affiche qui s’étale sur bien trop peu de colonnes Morris.

Si le terme galvaudé a le goût pâteux de la paresse journalistique, on peut toutefois prendre la citation d’un point de vue plus général, et constater qu’effectivement, le thriller coréen actuel dans son ensemble provoque le même engouement jubilatoire que lorsque la planète cinéma a découvert le talent du brave Quentin.

On y retrouve souvent le même type de parti-pris, cette façon de mêler violence brute, légèreté de la parole et tempo emprunté aux Arts musicaux, de manière totalement homogène, ce penchant pour un nihilisme d’une noirceur qui ne souffre aucun scrupule en même temps qu’un visuel énergique que l’on pourrait presque qualifier de « funky ».

Sauf que réduire Sans Pitié, à grand coup de punchline, à un ersatz du style tarantinesque a quelque chose de profondément déplacé.

Ce serait oublier, d’une part, qu’un style et univers similaire appliqué à une carrière de réalisateur est ici transfiguré par un pan tout entier du cinéma coréen, et de l’autre que ce même cinéma a acquis tellement de panache et de particularités qu’il en ressort aujourd’hui avec une identité propre, si forte qu’il est impossible de se tromper de sujet quand on emploie le terme « thriller coréen ».

Il y un ton, dans toutes ces pelloches, qu’elles soient glaciales à en faire geler l’enfer comme J’ai rencontré le diable, complètement frénétiques et furieuses comme The Villainess (l’autre thriller du Pays du Matin Calme vu à Cannes cette année) ou chamarrées et fluides comme ce Sans Pitié, une ambiance qui n’appartient qu’à la Corée, faite de noirceur abyssale et d’intérêt graphique constamment renouvelé, tant dans les œuvres de prestige présentées à Cannes que dans les films un peu plus confidentiels (on pense notamment à Man on High Heels de Jin Jang ou aux films de Seung-wan Ryoo tels The Unjust ou The Berlin File/The Agent qui peinent toujours à être distribués).

Et puisqu’on parle de Cannes, on peut définir la bonne santé du cinéma de genre coréen à la propension toujours plus grande à en voir ses représentant sélectionnés en festival, de manière générale, et plus particulièrement sur la Croisette, longtemps plus prompte à délaisser le grain de folie en faveur du film d’auteur propret.

Si la présence de l’Asie et des films coréens est monnaie courante dans des festivals tels que le BIFFF ou le NIFFF, elle est exponentielle depuis quelques années à Cannes.

The Target (le remake d’À bout portant de Fred Cavayé) en 2014, suivi d’Office et The Shameless l’année suivante, puis 3 films en 2016 (Mademoiselle de Park-Chan Wook, Dernier Train pour Busan et le The Strangers de Na-hong Jin) et encore deux films cette année en la présence de The Villainess, et ce Sans Pitié.

Une programmation qui permet également de découvrir de nouvelles recrues dans l’écurie coréenne, puisque Byung-gil Jung, réalisateur du premier, n’était auparavant connu que pour le discret Confession of Murder, tandis que Sung-hyun Byun fait lui ses débuts dans le thriller hardboiled. Et de bien belle façon.

Oublions la référence facile à Tarantino, si parenté il y a, c’est dans un tempo et un montage échevelé de toute façon propre au cinéma de genre coréen dans son entier. Et à ce petit jeu Sans Pitié ne démérite pas, se trouvant une cadence propre, qui va dans tous les sens, et enchaînent ruptures de tons et de temporalité, sans jamais perdre ou essouffler le spectateur. Une maitrise quasiment mélodique qui semble presque appliquer un style musical à son rythme. Si l’orgiaque The Villainess tenait du métal et de la techno, celui-là penche plus vers quelque chose de syncopé, entre le rock ’n roll et la salsa, dans son enchainement de transitions, de moments de tension, de calme et de violence.

Thriller à la fois mafieux et carcéral, Sans Pitié démontre tout le talent d’un réalisateur pourtant plutôt confidentiel (un drame musical et une comédie romantique jamais sortis en France à son actif) bien décidé à ajouter sa pierre à l’édifice et à ne pas faire dans la dentelle.

Et effectivement, Sans Pitié est un film qui porte bien son nom. Violent, énergique et d’une noirceur sans nom (un thriller coréen quoi), le long-métrage sait aussi se montrer régulièrement léger et plutôt drôle, ce qui dénote un peu dans un univers cinématographique qui garde généralement un sérieux papal. On avait déjà fait l’expérience de ce mélange des genres dans Vétéran (qu’on attend toujours en France, il n’existe même pas sur la fiche Allociné du réalisateur, merci les gars) qui prenait l’allure d’un bon vieux buddy-movie dans son premier tiers, ce transformait en polar psychologique tendu dans son second, et finissait en boucherie énergique, mais ici c’est tout le film qui s’avère un savant panachage de tons, passant d’une violence premier degré à des séquences puissamment drôles, de la lumière rayonnante à l’obscurité sans appel.

Du coup, Sans Pitié ressemble souvent à une sorte de buddy-movie à la chronologie éclatée, où l’habituel duo de flics serait remplacé par une paire de sacrés salopards, anti-héros magnifiques autant capable de troller leur patron mafieux que de brûler un caïd gênant à l’huile bouillante en prison.

Dans sa peinture d’une famille de gangsters très humains et de leurs rapports conflictuels (you don’t say) avec la police en passant par la case prison, Sans Pitié rappelle un peu l’excellent New World, en plus enlevé cependant. On y retrouve les mêmes allégeances fluctuantes, le même sens de la trahison superbe et les mêmes personnages perclus de doutes. Dans ses séquences carcérales, il lorgne plus du côté du récent The Prison (qu’on avait vu au BIFFF) sur un canevas assez similaire, et lui met une bonne claque d’originalité, d’intensité et de rythme, sans avoir l’air d’y toucher.

En se retrouvant face à Sans Pitié, qui débarque sans vraiment prévenir, on découvre un film frais, tortueux, jamais confus, qui navigue entre présent et passé au gré de multiples flashbacks, qui pourtant ne plombent jamais le film puisqu’ils font partie intégrante de l’intrigue. Tant et si bien qu’on comprend aisément ce qui a pu rappeler la fraicheur bordélique du jeune Tarantino. C’est juste un peu dommage de s’en apercevoir maintenant alors que c’est coutumier au Pays du Matin Calme.

Bref, bourré de trouvailles scénaristiques et visuelles, de faux-semblants et de retournements de situation, Sans pitié confirme la bonne santé jamais démentie du thriller coréen, qui sait autant renouveler son cinéma que son cheptel de talent.

 

Note : 19/20

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Par Corvis

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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