décembre 2, 2020

Le Cri du Cannivore – Jour 2

Cannes, 2ème jour.

Whooa, quelle heure il est ?

9h30, A.M

Wah, déjà ?

Non mais j’avance un peu.

 

Oui, ok, j’ai déjà fait cette référence il y a deux ans au même endroit, mais que voulez-vous, j’ai du mal à me renouveler, et puis ça colle parfaitement avec le début de ma journée.

Bien décidé à me lever aujourd’hui pour assister à la première séance de Okja, le nouveau film de Bong-Joon Ho, j’ai tout simplement… oublié de mettre le réveil…

Exit donc la projo presse du film coréen, il faudra impérativement que j’y aille le lendemain à 9h, et j’oublie par là-même la séance de minuit d’aujourd’hui, A Prayer before Dawn de Jean-Stéphane Sauvaire (Johnny Mad Dog).

Exit aussi le potentiel film du marché que je comptais tenter sans même en connaître la teneur, c’est trop tard et j’ai pas la motivation.

Je commence donc ma seconde journée cannoise sur les coups de 14h avec Jupiter’s Moon, un incroyable film hongrois qui réussit l’incongru, marier la chronique sociale chère au cinéma européen à une thématique super-héroïque que n’aurait pas renié les américains.

L’histoire d’Aryan, jeune réfugié syrien qui traverse illégalement la frontière serbo-hongroise avec son père, et se découvre un pouvoir de lévitation quand il est malencontreusement abattu par un policier. Un pouvoir qui semble s’étendre à d’autres facultés, alors qu’un médecin le prend sous son aile et qu’ils se retrouvent rechercher par la police.

Oubliez les pétaradants nanars qui pullulent sur les écrans, quand on donne à un auteur (un vrai, pas ceux qui se la racontent) un sujet de divertissement, voilà ce qu’il en fait. Un savant mélange de cinéma social et de cinéma de genre, avec en filigrane un parcours presque christique qui questionne notre rapport à la religion. Aryan, qui se découvre des pouvoirs surnaturels, notamment celui de léviter, ne pourrait-il pas être un ange dans sa plus pure forme ? Loin de s’appesantir lourdement sur la question, le réalisateur Kornél Mundruczó (White God et son monde de chiens) brasse au contraire énormément de thèmes, la spiritualité, la culpabilité, l’immigration clandestine, le terrorisme, sans jamais se disperser (un sacré tour de force), et surtout en emballant ses séquences fantastiques avec un style et une grâce phénoménale, avec notamment une caméra tellement libre et aérienne qu’on se demande vraiment comment certains plans ont pu être réalisés.

La première envolée d’Aryan, notamment, est un moment d’une beauté fulgurante qui transporte le spectateur dans une dimension que peu de films à grand spectacle ont été capables d’effleurer. Et le mieux dans tout ça, c’est que malgré les nombreuses séquences de lévitation, le film n’est jamais redondant, la visualisation du phénomène se renouvelant à chaque scène.

S’il n’oublie pas de raconter une histoire, sorte de double voyage initiatique entre un jeune garçon qui découvre le monde et un vieux briscard qui fait la paix avec lui-même, Jupiter’s Moon est presque un film sensitif et purement visuel, qui accumule les séquences qui impriment la rétine à jamais.

Il faut dire que sa réalisation impeccable arrive aussi à faire passer pour complètement naturel un procédé très utilisé ces dernières années mais souvent avec beaucoup d’artificialité : le film s’apparente presque parfois à une succession de plans-séquences sidérants à faire rougir Innaritu de honte (notamment une poursuite en voiture uniquement du point de vue du poursuivant, ou une scène finale effarante qui rappellerait presque le À toute épreuve de John Woo en moins pétaradant).

Quant à l’évocation du mythe du super-héros sur le mode intime, elle ferait pâlir de jalousie le Shyamalan d’Incassable.

Bref, un film à voir de toute urgence (enfin quand il sortira en France le 1er Novembre prochain), malgré une relative absence de péripéties (dans le sens divertissement du terme) qui emballera peut-être moins ceux que le cinéma d’auteur rebute habituellement.

À peine le temps de me remettre de mes émotions que je dois courir jusqu’à la salle Bunuel tout en haut du Palais pour la projection du Salaire de la Peur d’Henri-George Clouzot en version restaurée. Présentée par Thierry Frémaux et Costa-Gavras (président de la Cinémathèque Française qui entame une rétrospective de l’œuvre de Clouzot), la séance me permet de découvrir dans des conditions inédites un chef-d’œuvre du 7ème art, après m’être régalé devant son remake américain Le Convoi de la Peur l’année dernière au cinéma de la plage.

Difficile de voir l’original après le remake, quand les deux sont d’excellents films. S’ils conservent chacun une identité et un ton propres, la structure générale du film et de nombreuses scènes se révèlent très similaires. Du coup, le film paraît parfois un peu long, d’autant qu’il prend encore plus de temps que la version de Friedkin pour introduire l’environnement, la situation et les personnages. Il se passe presque une heure avant que les protagonistes ne s’embarquent pour leur périlleuse mission, transportant en camion la nitroglycérine qui servira à étouffer un puit de pétrole en flammes. Quand on découvre l’histoire, ça ne peut qu’être intéressant (comme l’était Sorcerer), quand on la connaît déjà, c’est déjà moins passionnant.

Ceci dit, là où le film de Clouzot fait mouche, c’est dans ses personnages, tous charismatiques et gouailleurs, et ses dialogues ciselés, à grand renfort d’expressions argotiques, que n’aurait pas renié Audiard (il faut voir l’immense Charles Vanel expliquer à Yves Montand qu’ils risquent de voir leurs bijoux de famille accrochés aux arbres, « comme des paires de cerises », si la nitro explose, ou annoncer « bon ben je vais pisser en Suisse » quand les autres partent uriner sans lui).

Le duo formé par les deux monstres du cinéma y est d’ailleurs pour beaucoup dans l’adhésion du public, et la sorte de romance crypto-gay qui les anime tout au long du film est d’autant plus délicieuse quand on la met en parallèle avec l’atmosphère foncièrement colonialiste, raciste et misogyne de l’époque, mise en avant dans le film.

En dehors de ça, si la réalisation est beaucoup plus sobre que celle du Friedkin, Clouzot étant un réalisateur de l’école Efficacité plutôt qu’Esbroufe, c’est dans son montage au millimètre et sa tension constante qu’elle frappe un grand coup, étrennant un système de suspens « statique » faisant s’étirer l’action, qu’on retrouvera bien sûr dans la version américaine, mais aussi d’autres films qui lui succèderont, comme le Enfants de Salauds d’André de Toth qui reprend le même style de structure.

Au final, 2h36, c’est long, mais le jeu en vaut la chandelle, surtout dans les moments inédits par rapport au remake et pour l’incroyable melting-pot de trognes et de gouaille (ça parle français, anglais, espagnol, allemand et italien tout au long du film).

Et aussi un peu pour le plaisir de voir Montand reprendre sans le vouloir son accent marseillais au gré des séquences, ça, ça n’a pas de prix.

Enfin, j’abandonne ma dernière chance de voir Okja aujourd’hui pour découvrir Blade of the Immortal, le nouveau film de l’impayable Takashi Miike.

Quelle erreur…

Certes, le début donne confiance. Dans ce genre de film, on est sûr de se retrouver avec une magnifique baston à un contre cent. Chez un cinéaste normal, cela aurait lieu à la fin, en tant que climax. Chez Miike, on nous balance la sauce dès le début, et la première scène est un déluge de sang et de membres coupés. Le prix à payer pour la bande de malfaiteurs qui ont tué la sœur du héros. Celui-ci sort du combat défiguré et à l’article de la mort, quand une étrange bonne femme lui propose de lui inoculer des vers de sang, qui répareront ses blessures et le rendront immortel. On le retrouve 50 ans plus tard, à protéger une gamine qui lui rappelle sa sœur et l’aider dans sa quête de vengeance.

C’aurait pu être un bon grand chambara comme à l’époque, malheureusement, comme souvent chez Miike, malgré un grain de folie propre au cinéaste, c’est globalement boursouflé, chaotique dans son tempo, et souvent léthargique quand les personnages palabre sur la vie, la mort, la vengeance, entre deux scènes de tape linéaire.

À la limite, le plus jouissif est encore de voir le héros, immortel mais régulièrement moins fort que ses adversaires, s’en prendre plein la gueule. Rare qu’on ait un héros qui souffre autant.

Sinon, le film suit ses rails sans détour et sans saveur, plus bavard que furieux. À la limite on retiendra une scène assez folle où deux adversaires immortels galèrent à combattre et à se donner la mort.

Ceci dit, je ne pourrais pas critiquer le film dans sa globalité. La salle du Soixantième, créé pour l’anniversaire du festival il y a dix ans, n’est absolument pas insonorisé, et passé 30 minutes on entendait les bruits d’une fiesta à proximité, rendant insupportable la vision et l’écoute du film. Aussi, c’est sans vraiment de scrupules que je suis parti à la moitié, fatigué par le film et énervé par le fond sonore.

Une journée globalement bonne donc, on va essayer de faire aussi bien aujourd’hui, alors qu’on attend entre autres les séances spéciales d’Au Milieu coule une rivière et Impitoyable (ce dernier présenté par Clint Eastwood lui-même), ainsi que Le Vénérable W. de Barbet Schröder et le premier court-métrage de Kristen Stewart, Come Swim.

Pour ma part, je vais tenter d’accéder à deux films du marché, le bourrin Mayhem de Joe Lynch (Knights of Badassdom, Everly) et le Still/Born de Jinga Films (Tonight she comes qu’on avait vu au BIFFF), avant d’enchaîner le Eastwood, le Schröder, ainsi que la séance du lendemain de A Prayer Before Dawn que j’ai laissé passer hier.

Wish me luck !

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Par Corvis

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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