Moonlight – Homo Neglectus

 

Titre Original : Moonlight

De : Barry Jenkins

Avec Alex R. Hibbert, Ashton Sanders, Trevante Rhodes, Mahershala Ali, Naomie Harris

Année : 2017

Pays : Etats-Unis

Genre : Drame

Résumé :

Après avoir grandi dans un quartier difficile de Miami, Chiron, un jeune homme tente de trouver sa place dans le monde. Moonlight évoque son parcours, de l’enfance à l’âge adulte.

Avis :

Sorti de nulle part (le réalisateur, Barry Jenkins, n’a à son actif que quelques court-métrages et le film Medicine for Melancholy sorti en 2008 et en catimini) et immédiatement encensé par la critique, Moonlight semble le prototype parfait du « film à oscars » d’un point de vue autant positif que négatif.

Déjà prétendant à la récompense suprême (ainsi qu’à 7 autres dont meilleur réalisateur et meilleur scénario) et nanti d’une réputation élogieuse, porteur d’un sujet fort prompt à bousculer les idées reçues (l’évolution d’un homosexuel noir à Miami de son enfance à l’âge adulte), le film de Barry Jenkins fait presque figure d’intouchable.

Paré de tous les atours de la respectabilité, Moonlight ne sort jamais des rails, calibré juste ce qu’il faut pour briller, entre chronique sociale bien rectiligne et réalisation sciemment arty.

Et c’est justement cette absence de risque, ce manque de folie et d’originalité, qui dessert le film.

 

Tout commence pourtant avec une mise en scène ample et agréable, un long plan-séquence sans esbroufe, léger et fluide, qui colle aux basques de Juan (Mahershala Ali, en lice pour l’Oscar du meilleur second rôle), dealer placide de son état. Puis on découvre un garçonnet de sept ou huit ans, poursuivi par ses camarades, qui se réfugie dans un immeuble abandonné. La rencontre des deux personnages lancera le film sur son histoire, celle de Chiron, surnommé Little par tout le monde à cause de sa fragilité et sa timidité, et de son apprentissage de la vie. Le tout au travers de trois instantanés de sa vie, lors de son enfance, son adolescence, et à l’âge adulte.

Un procédé pas moins légitime qu’un autre, qui fait immédiatement penser à Boyhood. Seulement là où le film de Richard Linklater savait condenser son scénario pour laisser à son concept le temps de décanter, Moonlight délaye, jusqu’à se déliter. Les scènes prennent du temps, souvent trop de temps pour parler d’une chose simple d’une main, tout en (et c’est un comble) se disperser dans plusieurs trajectoires possibles au lieu de se concentrer sur l’essentiel de l’autre. Comme cela arrive régulièrement dans le cinéma actuel, Barry Jenkins ne fait pas assez confiance en la puissance de ses images (parfois un peu trop estampillées « je suis un auteur » pour être honnête, mais souvent plutôt marquantes), et se perd dans des scènes bavardes, régulièrement redondantes et déjà-vues.

Assez logiquement, du coup, la meilleure partie de Moonlight reste son premier tiers, puisqu’on y découvre la relation père-fils de substitution entre Little, gamin effacé, et Juan, adulte taciturne qui avec sa petite amie Teresa le prend sous son aile. Une relation tout en douceur, plutôt subtile car jamais sur-expliquée. Il suffit d’une démarche gauche et vulnérable pour comprendre que Little est en souffrance dans une société qui ne veut pas de lui, d’un regard embué pour découvrir que Juan a pleinement conscience de sa situation de vendeur de drogue, et se sent coupable face à l’enfant qu’il veut protéger.

Une efficacité subtile qu’on ne retrouvera que beaucoup trop rarement par la suite, le film préférant enchaîner les passages obligés d’adolescence douloureuse perclus de moqueries et de passages à tabac, de la découverte libératrice de son homosexualité, puis de trahisons, de changement radical de stature à l’âge adulte, avec apaisement et rédemption.

Une trajectoire très classique pour ce genre de film, qui aurait mérité de ne s’attarder vraiment que sur un sujet en particulier, soit la découverte de sa sexualité dans un monde viril, de l’enfance à l’âge adulte, sur une plage temporelle plus large que trois instants T et avec un peu plus de profondeur, plutôt que de brasser les sujets de société « à message » à outrance sans trouver d’approche véritablement originale.

Car Moonlight s’égare très rapidement à la frontière d’un misérabilisme (le héros est pauvre, noir, gay, vis dans un quartier communautaire et est élevé par une mère célibataire droguée et incompétente) qui ferait presque passer le Precious de Lee Daniels pour un modèle de sobriété. Le tout en étant beaucoup moins pertinent dans les dialogues et les différentes séquences.

Seulement Precious (nominé lui aussi à l’époque et qui est reparti avec meilleur scénario et meilleur second rôle féminin) avait pour lui une fureur, une intensité visuelle sèche qui permettait une certaine tenue du mélange.

Comme en cuisine en fait.

Moonlight est un peu comme une mousse au chocolat dont on n’aurait pas assez battu les œufs. Tous les ingrédients sont là, mais ça ne prend pas.

On comprend très bien les velléités du cinéaste, cette volonté de laisser le métrage flotter dans une certaine poésie, mais le scénario trop linéaire et trop calibré enferme la réalisation dans une artificialité qui semble palier aux carences de l’histoire, et transforme le côté poétique en quelque chose d’un peu vide. D’un peu trop « Academy Award approved » pour pleinement satisfaire.

Un écueil qu’on retrouve aussi parfois dans la direction d’acteur (et par extension l’écriture des personnages). Si certains sont d’une justesse assez impressionnante (notamment Mahershala Ali qui n’a pas volé sa nomination), d’autre semble avoir du mal à se dépêtrer de personnages trop grossièrement taillés.

C’est le cas de Naomie Harris, qui fait ce qu’elle peut pour donner de l’intensité à son personnage de mère stone et agressive, mais dont le jeu se résume malheureusement bien souvent à aboyer sur son fils et rouler des yeux, dans une partition très académique et bien carrée constituée de tous les passages obligés du genre, de l’orgueil à l’apaisement de la vieillesse en passant par le manque forcené.

Dommage, car Moonlight réussit tout de même à toucher au sublime lors de rares moments de grâce où la force de l’image se substitue aux paroles, et raconte plus en quelques secondes efficaces que les longues minutes de discussion qui les ont précédées.

 

Le pire dans tout ça, c’est que la réalisation plutôt racée de Barry Jenkins ne démérite pas. On échappe aux sempiternels plans larges/champs/contrechamps télévisuels autant qu’à l’outrance de caméra portée rébarbative, et il sait alterner simplicité de cadrage et plans conceptuels. Seulement le tout sonne trop amidonné, trop calibré, trop prêt à concourir pour la récompense suprême.

C’est malheureux à dire, mais « film à Oscars » semble aujourd’hui être devenu un genre en soi avec des codes, et un carcan auquel se conformer, ce à quoi Moonlight n’échappe pas. Sur un sujet similaire, on pourra lui préférer l’énergique et chaotique Tangerine de Sean Baker, qui possédait une fureur et une originalité dans son concept qui manque cruellement au film de Barry Jenkins.

 

12/20

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Corvis.

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