janvier 19, 2021

Night Fare – Taxi, Dents de Voiture

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De : Julien Seri

Avec Jonathan Howard, Jonathan Demurger, Fanny Valette, Jess Liaudin

Année: 2015

Pays: France

Genre: Thriller, Horreur

Résumé:

Luc et Chris, son ami anglais, montent dans un taxi pour rentrer chez eux après une soirée parisienne bien arrosée. Arrivés à destination, ils s’enfuient sans payer la course. Ils sont tombés sur le mauvais chauffeur… Le taxi va se mettre en chasse toute la nuit. Mais, est-ce vraiment l’argent qu’il veut ?

Avis :

Le Cinéma de genre français est complexé.

Rien à faire, on a beau le rassurer sur ses qualités et son potentiel, il reste tiraillé entre le désir de rendre hommage aux aînés et la volonté de s’émanciper. Il semble ne jamais savoir s’il doit tenter l’inédit et l’extravagant, au risque de se disperser, ou au contraire rester sur les rails du classicisme pour se construire une légitimité. Comme si le genre lui était étranger et difficilement accessible, alors que pendant des décennies la France a fait partie du haut du panier (qu’en témoignent Mélies, Tourneur, Rollin, Franju, Cocteau et les autres). Le résultat, c’est que les films de genre français sont souvent boursouflés et boiteux, pétris de bonnes intentions mais ne sachant sur quel pied danser, et cela finit par se retrouver autant dans le scénario que dans l’interprétation, souvent hasardeuse.

Si l’on doit trouver un réel défaut à Night Fare, ce sera celui là. Le film de Julien Seri (qui a bien grandi depuis Yamakasi et les Fils du vent) souffre d’un réel problème de cohésion, pas rédhibitoire pour autant, mais typique d’un cinéma qui se cherche encore. Alors qu’on devrait se sentir à l’aise et bâtir de véritables œuvres sur nos acquis, on en est encore à tâtonner comme des adolescents qui découvrent l’amour, avec beaucoup d’ardeur, un grain de folie, et pas mal de maladresse. Pour Night Fare, cela se traduit par une structure un peu bâtarde, pleine de fougue et d’imprévus, mais bancale, qui ne sait quelle voie prendre du thriller minimaliste anxiogène ou de l’actioner burné hérité de l’Amérique des années 80. Le tout en empruntant dans son dernier virage un chemin de traverse tellement inattendu qu’il pourrait laisser pas mal de spectateurs sur le carreau.

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Pourtant, le point de départ net et précis augurait d’une ligne directrice linéaire, sans fioritures. Lorsque Chris l’américain revient à Paris retrouver son ami Luc, qu’il avait perdu de vue après s’être séparé de sa sœur, il ne s’attend pas à ce que la soirée prenne de telles proportions. D’abord Luc veut faire la fête, puis il le convainc de prendre un taxi jusque chez eux, avant de partir sans payer, motivés par l’alcool ingéré. Erreur fatale. Le chauffeur n’est pas un placide personnage au verbe infatigable, mais un boogeyman mutique, patibulaire, revanchard et sans pitié, qui va traquer les deux petits malins toute la nuit en laissant tourner le compteur, quitte à dézinguer tout ce qui se dressera sur son passage.

Une entrée en matière qui, comme beaucoup de métrages depuis 5/6 ans, fleure bon les années vidéo-club, ces glorieuses eighties où le cinéma était aussi sauvage que tendu, aussi minimaliste que coloré, où la musique était électronique et les scénarios ne reculaient devant rien. Un parfum délicieusement rétro à la linéarité assumée, qui lui donne des airs de Duel punk, de Jaws à quatre roues motrices. Deux références un peu écrasantes, mais qui coulent de source tant la ville devient un désert (ou un océan) menaçant, et le véhicule une créature increvable et omnisciente. Du moins dans sa première partie. Pendant plusieurs bobines, Seri se fait plaisir en restant droit dans ses bottes, et si l’influence eighties se fait clairement ressentir, dans la réalisation, l’intrigue, l’esthétique, l’ambiance musicale, non seulement le récit file droit sans se disperser, rentabilisant au maximum son environnement et les différents visages que peuvent prendre la menace automobile, mais ce même environnement s’ancre parfaitement dans le paysage français, utilisant le milieu interlope parisien ou les banlieues froides et désertes comme des moteurs de l’action, voire des personnages à part entière. Qu’ils s’enfuient avec la créature aux trousses, cherchent à se faufiler sans être vus ou se retrouvent coincés en tentant d’appeler des secours, Chris et Luc n’ont pas le temps de souffler, et le spectateur non plus, tout en se demandant si le film arrivera à tenir autant en haleine que ses aînés sur 1h30.

Et apparemment, le réalisateur s’est posé la même question, puisqu’il finit par bifurquer à mi-film, faisant sortir son chauffeur du véhicule et basculant dans un croisement entre le slasher et le vigilante, celui-ci s’en prenant autant aux dealers de drogue qu’aux flics (ripoux, bien entendu) se mettant sur son chemin. Ce que le film perd en mystère et en originalité, il le gagne alors en brutalité et en excentricité. La bête se dévoile en quittant son cocon, laisse de côté son aura impressionnante à la lisière du fantastique, et devient une machine à tuer façon Terminator bien décidée à faire régler leur course aux deux zigotos. Et Night Fare de se mettre à lorgner autant sur la violence graphique italienne de ces années là que sur l’outrance américaine où tous les personnages sont des pourris interprétés par des trognes et/ou des acteurs en roue libre. On y retrouve d’ailleurs Edouard Montoute qui trouve un de ses meilleurs rôles en flic corrompu qui est au mauvais endroit au mauvais moment. Cette bifurcation vers quelque chose de beaucoup moins subtil et beaucoup plus énervé, typique d’un cinéma de sale gosse, peut aussi bien réjouir qu’agacer. L’humain remplace le monstre métallique, le feulement de la machette remplace le crissement des pneus, et le sang remplace le gasoil, au moins pour un temps. On peut toujours déplorer ce changement de cap, effectivement moins intéressant, qui délaisse la tension et l’atmosphère au profit d’un jeu de massacre bas du front, mais on ne pourra pas enlever à Julien Seri son inclinaison à la surprise et au changement de cap pour éviter la stagnation. Car plutôt que de tourner en rond faute d’arriver à tenir un sujet aussi minimaliste sur tout un long-métrage, mieux vaut renouveler l’intérêt quitte à s’éparpiller un peu en chemin.

Un intérêt qui sera une nouvelle fois renouvelé, et d’une manière incroyable, dans le dernier quart d’heure du film. D’une manière si incroyable qu’encore une fois, la rupture de ton provoquée, étonnante et ô combien originale, pourrait bien perturber les spectateurs peu enclin à de si brusques changements de cap et les désolidariser définitivement du bouzin. Une prise de risque couillue de la part de Seri, qui en ce qui me concerne a marché du tonnerre. Et j’éviterais d’en dire plus pour ne pas gâcher la surprise aux éventuels autochtones qui réussiraient à découvrir le film avant qu’il ne disparaisse des écrans.

Ces changements, si ce n’est de ton, au moins de cap, font à la fois l’originalité de Night Fare et son Talon d’Achille. Avec une structure aussi disparate, le danger reste de perdre le spectateur, ou tout simplement de manquer de poigne pour tenir ses thématiques et ses personnages jusqu’au bout.

Car le film n’est pas qu’une fuite en avant et une succession de saynètes à suspens. Il se base également sur des protagonistes qui partagent une histoire, une sorte de triangle entre un frère (Jonathan Demurger), une sœur (la chouquette Fanny Valette) et un troisième larron, ami de l’un et ex petit ami de l’autre, que Julien Seri veut au centre du récit, et qui ajoute encore une difficulté. Dans ce pot au feu d’influences et de velléités, difficile de faire encore exister de tels rapports, qui devraient être catalyseurs de l’intrigue et finissent au contraire qu’à n’être des pièces rapportées allongeant un peu artificiellement le scénario. Le résultat, c’est que l’interprétation, part essentielle de l’identification, surtout sur ce genre de film, n’est pas toujours au niveau, alternant le surjeu pour certains à un manque de couleurs pour d’autres qui tirent Night Fare vers le bas. Le triangle sentimento-amical fait de reproches et de remords ne sonne pas toujours juste, quand il ne casse pas le rythme lors de quelques scènes faute de trouver une réelle intensité dans les rapports. Pourtant, paradoxalement, c’est cette partie de l’histoire qui donnera lieu à une des scènes (et un des plans) les plus étonnants du film : un combat de chiffonniers enragé en plan-séquence fixe ! Une idée encore une fois casse-gueule mais qui marche complètement, le plan se payant en plus le luxe d’être somptueux.

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Car quoi que l’on pense des faiblesses du scénario et de sa structure, ou de la fragilité du jeu d’acteur, Night Fare reste un objet visuel extrêmement intéressant qui contient son lot d’images marquantes et de plans iconiques.

Le cinéma de genre français moderne se porte bien. Il est en pleine croissance, il hésite et tergiverse encore, a les défauts de sa fougue et les qualités de son énergie, et même quand il ne réussit pas à 100%, il essaie et ne stagne pas, et ça c’est bien. Night Fare en est la preuve.

Note : 15/20

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Par Corvis

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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