octobre 27, 2020

Les Huit Salopards – Le Grand Bavardage

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Titre Original : The Hateful Eight

De : Quentin Tarantino

Avec Kurt Russell, Samuel L. Jackson, Jennifer Jason Leigh, Tim Roth

Année: 2016

Pays: Etats-Unis

Genre: Western

Résumé:

Quelques années après la Guerre de Sécession, le chasseur de primes John Ruth, dit Le Bourreau, fait route vers Red Rock, où il conduit sa prisonnière Daisy Domergue se faire pendre. Sur leur route, ils rencontrent le Major Marquis Warren, un ancien soldat lui aussi devenu chasseur de primes, et Chris Mannix, le nouveau shérif de Red Rock. Surpris par le blizzard, ils trouvent refuge dans une auberge au milieu des montagnes, où ils sont accueillis par quatre personnages énigmatiques : le confédéré, le mexicain, le cowboy et le court-sur-pattes. Alors que la tempête s’abat au-dessus du massif, l’auberge va abriter une série de tromperies et de trahisons. L’un de ces huit salopards n’est pas celui qu’il prétend être ; il y a fort à parier que tout le monde ne sortira pas vivant de l’auberge de Minnie…

Avis:

Chroniquer un film de Tarantino, c’est un peu comme chroniquer le dernier Star Wars.

Le réalisateur a acquis une telle aura au fil des années, que la quasi-totalité des spectateurs, défenseurs ou détracteurs, déjà convaincus d’aimer ou de détester, veut se préserver d’un quelconque spoiler ou de détails trop précis.

Même si les œuvres de QT n’arrivent pas sur nos écrans avec la fréquence d’un Allen nouveau (8 films en 23 ans, ça laisse du temps pour digérer), c’est un véritable rituel que d’attendre et déguster chacune de ses nouvelles productions.

Le teasing commence très tôt, les images affluent, le scénario se dévoile à peine, tout en laisser planer un mystère assez important pour être suffisamment « vierge » et alléché à l’entrée de la salle.

Bref, quand Quentin débarque à nouveau, on sait à quoi s’attendre autant qu’on est curieux de découvrir ce qu’il nous a concocté de neuf, et on veut être influencé le moins possible par les critiques.

Difficile dans ses conditions de parler correctement du film, tant ce sont les surprises et les imprévus qui en font le sel principal. Sorti de là, on risque de tourner en rond à répéter les mêmes éléments, à pointer du doigt le même talent et les mêmes travers que dans ses précédents essais.

Les films de Tarantino se suivent, se ressemblent, et sont tous différents.

On en a encore la preuve avec ces Huit Salopards, puisqu’il est à la fois un reader’s digest des préoccupations du réalisateur et une nouvelle étape dans sa carrière.

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Enfin, après avoir tourné autour du pot, l’avoir cité directement ou indirectement, réutilisé ses codes et ses ambiances, enfin le voilà qui réalise véritablement un western (et un vrai, simple, pur et dur, pas une semi parodie moderne qui dynamiterait le genre comme l’était son Django Unchained). Et en faisant cela il assainit et affine son « style », qui au-delà d’une capacité aux dialogues réjouissante, se résumait pour l’instant beaucoup à piocher avec talent mais outrancièrement dans le réservoir historique du cinéma de genre.

Enfin débarrassé d’une esthétique pulp et d’un maelström de références qui frôlaient l’auto-parodie, Tarantino laisse de côté la citation directe pour SON vrai cinéma. Plutôt que de nous parler du cinéma qu’il aime, il a décidé de le faire. Certes on trouvera dans les Huit salopards un certain hommage au genre, quelques références dans le nom des personnages, une ambiance générale qui rappelle d’autres films. Le Grand Silence de Sergio Corbucci (déjà ouvertement cité dans Django Unchained) bien sûr, pour son atmosphère enneigée, et surtout The Thing, le chef-d’œuvre de Carpenter, auquel il emprunte, en plus de son acteur principal, son ambiance claustrophobique au milieu du blizzard et sa paranoïa latente.

Des références, donc, mais beaucoup moins ostentatoires que dans ses habitudes et les patchworks d’influences qu’il a coutume de proposer à son public. Tarantino semble avoir digéré son manuel du parfait cinéphage et met tout en œuvre pour que son film ne ressemble pas à un produit de son époque. Les pièces rapportées musicales sont réduites à leur portion congrue, et, plutôt que de lui emprunter ses mélodies, la majeure partie de la bande originale a été composée exprès par le maître Ennio Morricone, plus de 40 ans après sa dernière incursion dans le western (des extraits non utilisés de sa partition pour The Thing sont d’ailleurs utilisés).

Quant aux effets visuels, ils sont l’œuvre de John Dykstra (célèbre grâce à La Guerre des Étoiles et déjà sur les deux précédents films de Tarantino), et du duo Nicotero/Berger (aujourd’hui salués comme les deux zigotos responsables des effets de maquillage de Walking Dead, mais surtout les créateurs avec Robert Kurtzman de KNB, le studio d’effet spéciaux phare des années 90).

Bref une équipe qui fleure bon un certain esprit rétro plus subtil qu’exubérant.

Dès les premières images, le ton est donné, les vastes paysages enneigés, la musique, et cette diligence qui fuit le blizzard nous annonce d’emblée que les Huit salopards sera un western pur jus.

On sait déjà la trame simple, le lieu exigu, les personnages peu nombreux, le film se doit d’aller à l’essentiel. Ou pas.

Les Huit salopards démarre sur la route, et mettra plus de 30 minutes avant même d’atteindre le lieu qui doit faire office de scène de théâtre. D’ici là, on aura pu découvrir le chasseur de prime John Ruth et sa prisonnière Daisy Domergue, son confrère l’ex militaire Marquis Warren, et le futur shérif Chris Mannix. Assumant son humilité visuelle toute neuve, Tarantino se concentre d’abord sur ces quatre personnages, cherche à les approfondir et s’en donne à cœur joie dans ce qu’il sait faire de mieux, les dialogues. Il les fait discuter, bavarder, de tout et de rien, de leur passé, de leur situation présente et de ce que leur réserve le futur, et si quelques éléments de ces discussions se retrouveront plus tard dans l’intrigue, c’est surtout pour donner du poids au personnage et se délecter de leur joute verbale que le réalisateur prend son temps et étire l’introduction, peut-être plus que de raison.

Car le bavardage sans fin sera, plus qu’une intrigue tendue et paranoïaque, le maître mot du film. On connaît très bien ce penchant de QT pour les dialogues interminables, dont il parsème ses œuvres en vu de parler, au travers de ses protagonistes, de cinéma, de pop-culture, ou tout simplement pour la beauté du verbe. Ce n’est pas une chose nouvelle.

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Seulement dans ses précédents films, ces longues pages dialoguées venaient souvent judicieusement contrebalancer un visuel euphorique, de multiples péripéties, des scènes d’action sanglantes, comme autant de respirations ou d’interludes. Débarrassé de ses oripeaux référentiels directs, le cinéma de Tarantino se repose sur des dialogues enlevés, indépendamment très réussis, mais qui pèsent comme un couvercle à force de s’accumuler. À faire des discussions le principal intérêt du récit pendant toute une partie du métrage, le réalisateur essouffle son scénario au profit des performances d’acteurs, et s’il est toujours passionnant de voir un personnage se composer au fil des mots, si l’ennui ne point jamais vraiment, la trame du film, elle, n’avance pas.

Dès qu’une nouvelle situation semble se former, on retourne bien vite dans un confortable canevas de palabres, qui tournera pour ainsi dire toujours autour de trois sujets : la méfiance de John Ruth vis à vis de sa prisonnière et son statut, le passé de Marquis Warren, soldat noir devenu chasseur de prime, et enfin la guerre civile déjà terminée depuis plusieurs années. L’intrigue étant certes sensée tourner autour de Daisy Domergue et de la possible tentative d’exfiltration par un possible complice, il est normal que le sujet revienne dans la discussion, mais en s’appesantissant trop sur ces joutes verbales annexes et la création d’une atmosphère pesante, le récit n’avance que trop rarement et trop peu.

Plus encore, ce sont les autres personnages qui en pâtissent. Si les quatre acteurs principaux ont eu trente minutes de plus pour se constituer des figures solides, les autres salopards peinent à exister, si ce n’est dans l’ambiance générale, au moins dans le scénario. Bien sûr, les interprètes étant épatants (si ce n’est qu’à l’instar de Michael Madsen en cowboy mutique et Tim Roth en Docteur Shultz bis, ils restent dans leur zone de confort), ils auront toujours leur petit moment de gloire et arriveront (indépendamment du reste, toujours) à imposer leur charisme. Seulement une fois de plus, cela semble être en parallèle du récit plutôt qu’à l’intérieur de celui-ci.

Les personnages sont hauts en couleur, les dialogues savoureux, les acteurs charismatiques, et pourtant le film laisse pendant longtemps une impression de machine qui ne démarre pas, et quand on revient à l’intrigue principale (y-a-t-il un traître parmi les huit venus délivrer Daisy, qui est-il, et les bons survivront-ils aux brutes dans ce blizzard ?), c’est par à-coups timides.

Il faut attendre une bonne moitié du film (et sur trois heures, ça fait beaucoup), pour que le scénario déclenche la vitesse supérieure et que le rythme se débloque. Avec la mort du premier personnage (car on s’en doute bien, tous ne survivront pas), quand bien même celle-ci ne découlerait pas de l’intrigue principale, c’est tout le film qui décolle, Tarantino cesse de faire dialoguer ses personnages pour leur propre profondeur et crée enfin une véritable tension latente. À partir de là, les événements vont s’enchaîner, tranquillement, mais sûrement, et s’il s’agit encore énormément de bavardages, explications et autres propositions, tous les dialogues servent le fil de l’histoire, et semblent réveiller une réalisation jusqu’alors limpide, mais placide. Tarantino modifie sa structure narrative, surprend par des situations imprévues, retrouve la violence qui caractérisait également ses précédents films, et ajoute même un narrateur extra-diégétique (qui n’est autre que QT lui même).

Et même si cette voix-off, jusque là absente, arrive un peu comme un cheveu sur la soupe, elle permet néanmoins de relancer le film dans une structure différente, là où, une nouvelle fois, l’utilisation de chapitres arbitraires et inégaux dans leur durée semblait un peu artificielle.

C’est alors un tout nouveau film qui semble commencer, beaucoup plus tendu et passionnant tout en conservant cette solidité de western classique, et cette seconde partie accentue encore le côté difforme des Huit Salopards, déséquilibré par ces deux parties trop distinctes pour lui permettre d’être homogène. Un film qui semble réunir toutes les préoccupations de Tarantino, poids des dialogues, violence des situations, charisme des personnages, intensité du sous-texte, dans un tout enfin fluide.

Le réalisateur a toujours aimé mélanger les styles, les rythmes, les tons, mais son exubérance référentielle empêchait son produit fini de se disperser. En partant spontanément dans tous les sens, un film comme Django Unchained faisait plus figure de performance artistique punk, trouvant sa cohésion dans son melting-pot d’influences. En ne conservant que l’essentiel dans un film humble et linéaire, sa dichotomie violence exacerbée/dialogues en mouvement perpétuel devient d’autant plus visible, et si les différentes qualités des personnes impliquées permettent au film d’être réussi à travers ses détails, l’objet en lui même apparaît in fine fichtrement bancal.

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Long, lent, parfois lénifiant, manquant peut-être de mordant ou d’une ligne directrice claire, Les Huit Salopards reste tout de même, comme chaque film de Tarantino, un sacré morceau de pelloche à la réalisation racée, et qui enfin s’émancipe de la culture cinématographique débordante de son auteur pour devenir un film à part entière, qui tient debout sans avoir besoin de se référer à quoique ce soit.

Rien que pour ça, et malgré des éléments de scénario qui mettent à rude épreuve la suspension d’incrédulité, le nouvel effort de QT mérite d’être vu.

Note : 15/20

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Par Corvis

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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