octobre 28, 2020

Kaléidoscopes – Les Acteurs Multifaces au Cinéma – 1ère Bobine

Mercredi nous a gâté la semaine dernière.

Même si peu d’entre nous pourront en profiter, la faute à une distribution des copies de rétrospective cantonnée à la capitale, un des fleurons du talent comique de Jerry Lewis, Les Tontons Farceurs (ou The Family Jewels en version originale) est ressorti dans quelques salles. Une joyeuse et touchante pochade sortie en 1965, dans laquelle l’ex binôme de Dean Martin tenait pas moins de 7 rôles à lui tout seul !

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La dernière fois qu’on avait vu ça, ce devait être en Mars 2013, et la sortie de Cloud Atlas.

Souvenez-vous… Après des mois d’attente et des premières critiques pas forcément enthousiastes, le premier blockbuster indépendant métaphysique concocté par Tom Tykwer et les Wachowski arrivait enfin sur les écrans. Une entreprise labyrinthique et étudiée dans le fond comme dans la forme, qui suivait des trajectoires spirituelles se croisant et s’affrontant au gré des époques et des incarnations.

Pour réussir à lier parfaitement ces récits qui s’entremêlent et se répondent, nos trois réalisateurs avait eu une idée de génie, ludique et efficace, celle de faire jouer un rôle différent à chacun de leur acteur suivant le temps où l’histoire prenait place. Tom Hanks, Halle Berry, Hugo Weaving, Hugh Grant et les autres se retrouvaient ainsi à incarner six personnages, changeant de silhouette, d’âge, d’ethnie voire de sexe au gré des impératifs du script. Si le procédé restait brillamment mis en place et toujours passionnant à décortiquer, il n’en était pas à son coup d’essai, loin de là, et Les Tontons Farceurs en sont bien la preuve cette semaine, faisant valoir leur privilège de l’ancienneté dans ce dossier.

Mais cela va plus loin que ça.

On a pris l’habitude, au fil des ans et des pellicules, de voir des acteurs jouer des doubles rôles, et les exemples sont légion.

Louis XIV et l’Homme au masque de fer sous les traits de Leonardo DiCaprio, Adam Sandler interprétant à la fois Jack et sa sœur Jill dans le film éponyme, Marty Mc Fly donnant la réplique à son ancêtre Seamus (tous les deux joués par Michael J. Fox) dans Retour vers le futur 3, globalement, dès qu’il est question de gémellité, d’ascendance, de double ou de clone, on fait logiquement appel au même interprète, et les acteurs ne se font généralement pas prier pour endosser une double casquette, le contraire étant déjà beaucoup plus rare (on peut se rappeler des sœurs Olsen qui jouaient le même personnage à deux quand elles étaient petites et de Leslie Hamilton, sœur de, qui interpréta le Terminator sous l’apparence de Sarah Connor le temps d’une séquence, mais ma mémoire me dit que c’est tout). Certains semblent même en avoir fait une spécialité, comme notre Jean-Claude Vandamme presque national qui joua un double rôle à 4 reprises : des jumeaux dans Double Impact et Risque Maximum, le héros et son ancêtre dans The Order, et un serial killer et son clone dans Replicant.

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Les double-rôles abondent, donc, mais ceci ne serait qu’un procédé gentillet s’il n’était la partie émergée d’un iceberg qui s’étend bien au-delà de la simple dualité. Triples rôles, quadruples interprétations, voire apparitions qui dépassent la dizaine, le cinéma regorgent de films aux acteurs multifaces, multipliant les rôles pour diverses raisons et dans divers buts, que se soit uniquement pour le plaisir ou dans une optique thématique.

Un tour d’horizon du phénomène vous siérait-il ?

Fort bien. Dans ce cas, maintenant que vous avez terminé votre pop-corn et que le générique est terminé, éteignez les lumières, installez-vous confortablement, et projetons le film de cette étonnante histoire du transformisme cinématographique.

 

1ère Bobine : Un art ancien

Si on a plus facilement en mémoire des exemples récents de rôles multiples par un seul acteur, aidé en cela par l’évolution des maquillages prosthétiques et des techniques d’imagerie virtuelle, le phénomène n’a pas attendu la fin du siècle pour avoir les faveurs du cinéma, et ce procédé fort logiquement inutilisable au théâtre est apparu très tôt dans l’Histoire du 7ème Art.

Dès 1939, Victor Fleming doublait, voire triplait les rôles de ses acteurs dans son Magicien d’Oz, les présentant d’abord comme des personnages du monde réel, avant de les retrouver dans le pays d’Oz sous une forme plus féérique. Les trois ouvriers de la ferme devenaient ainsi le Lion Peureux, l’Épouvantail et l’Homme de fer blanc, et Margaret Hamilton interprétait à la fois la mégère Almira Gulch, puis les méchantes sorcières de l’Ouest et de l’Est (un procédé repris sous forme d’hommage par Sam Raimi dans Le Monde fantastique d’Oz). Pour Fleming, c’était une manière de créer un parallèle entre la dure réalité du monde de Dorothy et l’univers fantasmé d’Oz, qui finalement s’avéraient être des miroirs l’un de l’autre, avec les mêmes parts d’ombre et de lumière (d’ailleurs Dorothy, y trouvant d’abord un échappatoire à sa condition, fera ensuite tout pour rentrer chez elle quand elle s’apercevra qu’elle y trouve les mêmes personnes sous d’autres visages). C’est aussi une façon, similaire aux écrits de Lewis Carrol, de semer le doute quand à la réalité de l’aventure. Celle-ci pourrait n’être qu’un rêve de Dorothy dans lequel elle projetterait ses fantasmes de vie plus exotique, ses peurs, et les personnes qui l’entourent, transformant par exemple la rombière qui persécute son chien Toto en véritable sorcière de conte de fées (en témoigne la scène de la tornade qui la voit se transformer peu à peu, sa bicyclette devenant un balai volant).

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Quant à Frank Morgan, le Magicien d’Oz lui-même, on peut le voir également en cocher et en portier de la Cité d’émeraude, comme s’il savait se montrer omniscient en usant d’artifices et de subterfuges. Quoi de plus normal pour un ancien prestidigitateur et homme de théâtre, habitué à endosser diverses personnalités pour tromper son monde à grands coups d’effets spéciaux ? Une référence directe au cinéma et au métier d’acteur, dont le film tout entier pourrait être une mise en abyme. Frank Morgan aura également son alter-ego miroir dans le monde réel en la personne du Professeur Marvel (aucun lien avec la Capitaine), qui convaincra Dorothy de ne pas fuguer à l’amènera à revenir chez elle pour se voir emportée sur Oz par une tornade, devenant ainsi à la fois le déclencheur et la résolution de l’aventure. Le professeur serait-il le facétieux magicien poussant Dorothy à s’aventurer dans sa contrée, ou au contraire le locataire de la Cité d’émeraude est-il une projection fantasmée du bienfaisant professeur ?…

Bien des années plus tard, un immense acteur acquit une renommée internationale avec un triple rôle, qui plus est dans un film culte d’un réalisateur déjà adulé : Peter Sellers. Dans le Docteur Folamour de Stanley Kubrick, on le retrouve sous les traits du docteur en question, mais également du président des Etats-Unis, et d’un officier anglais du nom de Lionel Mandrake. Il aurait du ajouter un quatrième rôle à sa panoplie, celui du major T.J. Kong , qui finit chevauchant une bombe atomique larguée sur sa cible, et bien que renâclant à jouer ce personnage qu’il pensait ne pas pouvoir interpréter correctement, il avait commencé à tourner certains plans, mais une entorse à la cheville l’empêcha de poursuivre les prises de vue dans cet endroit exiguë. Cela ne l’empêcha pas d’être nommé aux Oscars pour ces trois rôles différents entre lesquels il jonglait, passant de l’accent anglais à l’allemand ou l’américain du Midwest, changeant de silhouette et de coupe de cheveux pour être pratiquement méconnaissable. Curieusement, ce triple (originellement quadruple) rôle n’était pas une volonté de Stanley Kubrick, mais une condition sine qua none du studio à la production du film. Impressionnés par la prestation de Sellers dans le précédent film du réalisateur, Lolita, dans lequel son personnage se travestissait régulièrement, et par sa première expérience en matière de rôles multiples dans La Souris qui rugissait de Jack Arnold, les exécutifs du studio insistèrent pour mettre son talent comique à contribution et lui offrir le maximum de présence à l’écran.

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Après Docteur Folamour (et La Souris qui rugissait, donc, hilarante comédie qui le voit prendre les traits de la Grande Duchesse d’un minuscule État, de son Premier ministre et du général des armées Tully Bascombe), Peter Sellers multipliera les rôles une nouvelle fois, dans une troisième adaptation du roman d’Anthony Hope Le Prisonnier de Zenda (où il est à la fois un héritier au trône, son traitre de frère et un humble homme du peuple sosie du roi).

Les rôles multiples semblent être l’apanage des comédiens britanniques, puisqu’un autre grand nom du cinéma anglais s’est fait remarqué en interprétant plusieurs personnages. Sir Alec Guinness (aucun lien avec la bière), surtout connu du grand public pour avoir été le mentor de Luke Skywalker et le colonel Nicholson (aucun lien avec… bref.) du Pont de la Rivière Kwai, qui lui valu un Oscar et un Golden Globe, avait tenu en 1949 dans la comédie Noblesse oblige pas moins de 8 rôles différents, interprétant ainsi toute la famille d’Ascoyne (à l’exception de la mère du héros) autour de laquelle tournait l’intrigue. Une intrigue toute simple, puisqu’elle voit un jeune homme aux dents longues, héritier par alliance de la famille d’Ascoyne, assassiner un par un ses rivaux pour gagner le titre de duc. Des rivaux tous plus loufoques les uns que les autres, tous de la même famille, et tous joués par Alec Guiness, y compris la délicieuse Lady Agatha D’Ascoyne ! Initialement engagé pour tenir quatre rôles sur les huit prévus, le comédien insista pour les interpréter tous, arguant qu’il serait étrange que seul quelques membres de la famille se ressemblent physiquement. À la part loufoque et humoristique de l’entreprise s’ajoute le côté ludique de voir l’acteur devenir autant de personnages différents, et force est de constater finalement : quoi de plus logique pour un même acteur que de jouer plusieurs membres d’une même famille ? Alec Guiness ouvrait là une voie dans laquelle allait s’engouffrer une véritable nuée de comédiens.

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Par Corvis

AqME

Amateur d'horreur, Métalleux dans l'âme, je succombe facilement à des images de chatons.

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